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La Ministre de l’Éducation vient d’apporter un correctif à la réforme scolaire. Dès septembre, à la rentrée, toutes les écoles québécoises devront avoir un bulletin uniforme et chiffré. La modification apportée par la Ministre de l’Éducation peut plaire à la très grande majorité des parents mais laisse sans doute les enseignants sur leur appétit. Le retour aux bulletins chiffrés est une excellente chose, mais il ne peut pas se faire sans un retour à l’acquisition des connaissances pour tous. Chiffrer une compétence n’a aucun sens.
L’école québécoise traverse une crise très profonde. Une très grande majorité de jeunes sont dégoûtés de leur maison d’enseignement. Ils ont l’impression que les cours qu’ils doivent subir sont une immense machine à faire le vide. Au milieu de la confusion des idées, la multiplication des réformes, l’encombrement d’expressions souvent incompréhensibles, le jeune se trouve en porte-à-faux, l’enseignant déboussolé, la direction incapable.
L’école a comme mission de former l’être humain dans toutes ses dimensions : elle forme présentement des désoeuvrés, des mécontents, parfois des révoltés. Plus de 40 % des étudiants ne finissent pas leur cours secondaire. Ils en ont marre d’être hachés par un système qui les déstructure, les déconstruit, leur donne le goût d’arrêter. C’est une véritable catastrophe nationale. L’instauration d’une nouvelle réforme devait arrêter l’hémorragie en cours : elle n’a fait que l’accentuer. On ne peut pas en rester là et réparer périodiquement les brèches qui apparaissent dans les murs de l’édifice scolaire. De toute évidence, les fondations sont défectueuses. En d’autres termes, il faut repenser toute notre philosophie de l’éducation.
Il m’arrive souvent de retourner sur les lieux de mon ancien collège pour discuter avec cette jeunesse que j’ai quittée il y a une dizaine d’années. Il m’arrive, occasionnellement et sur demande, de rencontrer et d’entretenir bénévolement les jeunes fréquentant les écoles secondaires de ma région et d’ailleurs. Ces polyvalentes anonymes et inhumaines me font penser souvent à un aquarium où s’entrecroisent une multitude de poissons. Quotidiennement, ils reçoivent une nourriture toute fraîche. Mais l’eau de l’aquarium est souillée et malsaine. Comme elle pénètre dans le corps des poissons, ceux-ci, malgré la bonne nourriture qu’on leur donne régulièrement, se trouvent peu à peu empoisonnés et meurent. Quelque chose de semblable se passe dans les milieux scolaires. Bien qu’on y rencontre des maîtres dévoués, des étudiants assoiffés de connaître, il y a dans l’atmosphère des substances qui se révèlent toxiques pour la santé et le jugement des élèves. La réforme devait assainir l’atmosphère. Le contraire s’est produit. La réforme confirme quotidiennement le délabrement intellectuel de nos jeunes ; elle permet même de constater que l’ignorance faire quotidiennement des progrès. Elle permet de voir que, malgré les millions ajoutés dans un système éducatif atomisé, les diplômés non instruits courent en pleine liberté.
La pédagogie par projets, - c’est ça la réforme - importée d’Europe et rejetée dernièrement par les cantons helvétiques d’où elle est issue, est apparue, il y a une dizaine d’années, comme la bouée de sauvetage du Ministère de l’Éducation. La réforme scolaire, inspirée du pragmatisme américain et anglais, est non seulement une erreur pédagogique monumentale, mais elle mène nos jeunes à rejeter toute notion de vérité, à relativiser toute connaissance, à n’admettre pour vrai ce que chacun expérimente. Connaître, c’est agir. Cette notion purement empiriste de la connaissance conduit l’élève à évacuer du champ de ses préoccupations intellectuelles, tout questionnement qui se rattache à des notions métaphysiques, celles particulièrement qui touchent le sens de l’existence. Voilà où se trouve « la » catastrophe. A quoi ça sert de trouver SA vérité dans l’action, si l’action de chacun n’a aucun sens pour la bonne conduite de la vie et, ultimement, à quoi ça sert d’étudier, si ce n’est que pour remplir mécaniquement des gestes qui déshumanisent et qui finissent par envoyer tout le monde six pieds sous terre, sans explication satisfaisante ?
Pour élever un être humain à sa stature définitive, il faut savoir ce qu’on veut faire et ce qu’on doit faire. Il faut se mettre d’accord sur la fonction même de l’éducateur. Il existe une hiérarchie naturelle entre celui qui sait et celui qui ne sait pas. Pour l’avoir oubliée, l’école est devenue un lieu de babillage, un fourre-tout d’expérimentations, une maternelle permanente où l’esprit ludique l’emporte sur l’acquisition de connaissances bien vérifiées. L’enseignant, en abdiquant ainsi sa supériorité pédagogique, en voulant se mettre sur le même plan que les étudiants, verse alors aisément dans la facilité et abandonne son rôle de maître. Il se dévalorise en ne remplissant plus sa mission qui est celle de transmettre ce qu’il sait à celui qui ne sait pas encore.
Enseigner, c’est transmettre. Enseigner, c’est communier, c’est communiquer une ferveur, créer une atmosphère, susciter de l’intérêt. Enseigner, c’est avoir foi en un savoir bien maîtrisé, parfois au prix de multiples efforts, et prendre les meilleurs moyens pour le communiquer. Un élève qui ne sent pas ce courant passer, se décourage, abdique. Pour redonner goût aux élèves avachis sur leur bureau, il faut redonner au maître ce pouvoir et ce droit de transmettre à celui qui ne sait pas, lui donner des livres et des documents de base qui lui permette d’uniformiser les contenus. De plus, par voie de conséquence, on doit l’autoriser à vérifier régulièrement si les connaissances ont été acquises. En d’autres mots, il est dans la mission de l’enseignant de livrer un savoir objectif, de s’assurer si l’élève (quel beau mot !) a assimilé la matière expliquée et, par la force des choses, donner des examens notés.
La réforme a tué tout ce que je viens d’énumérer : le professeur ne possède plus de contenu précis à livrer ; il ne sait plus si la classe a atteint un certain niveau de connaissances communes et il lui est impossible de vérifier si ce que les élèves savent est bien ce qu’il pense qu’ils devraient savoir.
La réforme scolaire initiée par l’ancien gouvernement du Parti québécois doit être abandonnée. Il faut retourner à des choses oubliées : apprendre à lire, apprendre à écrire, apprendre à compter. Il faut remettre des livres de base dans les mains des éducateurs, les glisser aussi dans les mains des étudiants. Il faut revenir à la recherche objective du vrai, à l’exigence des règles, à la promotion de toutes les dimensions qui construisent l’être humain. Ce sera difficile. Le passage du capharnaüm dans lequel croupissent tant de jeunes et talentueux jeunes maîtres à un milieu éducatif plus stimulant, ne se fera pas sans grincements de dents. Mais c’est le prix à payer pour sauver cette génération abandonnée moralement, détruite intellectuellement.
Nestor Turcotte
Matane
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