« Porter la liberté est la seule charge qui redresse le dos. »
Patrick Chamoiseau

Il était une fois « Maîtres chez nous »

Je participais aujourd’hui à l’événement Nous ? organisé au Monument national par Sébastien Ricard et son équipe. J’y ai lu ce texte que je reproduis sur mon blogue. Bonne lecture !

***

Il était une fois Maîtres chez nous

Je serai prévisible. Comme bien des gens, je commencerai en rappelant le merveilleux Maîtres chez nous de 1962. Celui Jean Lesage. Celui de René Lévesque. Maîtres chez nous. C’est un idéal puissant qui a fécondé notre histoire, qui l’a traversé de bord en bord. Le vieux rêve d’une pleine existence politique québécoise est évidemment antérieur à la Révolution tranquille. On se le chuchotait collectivement depuis deux siècles. Mais c’est avec la Révolution tranquille que le vieux rêve du pays est devenu une idée, que cette idée est devenue un projet.

Il y a cinquante ans à peine, on ne se demandait pas s’il était légitime de dire Nous. On ne se demandait pas si un Nous chargé d’histoire était insuffisamment ouvert sur le monde, insuffisamment moderne. À ce moment, personne n’écrivait Nous avec un point d’interrogation. À ce moment, nous ne pensions pas que l’identité historique d’un peuple était contradictoire avec la démocratie. Nous pensions même que les deux se réconciliaient dans une relation intime, la première soutenant la seconde, la seconde oxygénant la première.

En cinquante ans, les choses ont changé. Et de ce point de vue, pas pour le mieux. La culpabilisation identitaire du peuple québécois fonctionne à plein régime. Une mauvaise conscience toxique se diffuse. Une mauvaise conscience paralysante. Comme si l’histoire était de trop. Comme si la culture québécoise n’était plus qu’une culture parmi d’autres dans un grand bazar. Dire nous ? N’est-ce pas une manière de se replier sur soi ? Dire nous ? Comment osez-vous ?!

Et certains ont cru à ces fadaises. Des fadaises morbides, pourtant. Il fallait se dépouiller de l’histoire, de la culture, pour fabriquer un Québec aseptisé. Sans identité, nous ne risquions plus rien. Nous ne risquions même plus d’exister. Étrange époque. Comme si la seule manière de s’ouvrir était de se nier. À droite, c’est un désir morbide et caricatural d’américanisation culturelle qui s’est exprimé. À gauche, c’est un désir de dissolution cosmopolite sous la figure du citoyen du monde. Nous devions être presque tout. Américain. Nomade mondialisé. Montréalais, même. Mais Québécois ? Jamais.

Un peuple ne s’oublie pas pendant sans en payer le prix. Le portrait, il n’est pas beau. Le bilan des vingt dernières années n’a rien de glorieux. La mémoire s’effiloche et les souvenirs se dispersent. Nous devenons peu à peu étrangers à notre propre histoire. Le passé est traité comme une vieillerie. Le présent domine tout. Un présent dépolitisé, déculturé, vide de sens, où l’espace public est tiraillé entre les pressions d’une marchandise aliénante et du ressentiment victimaire. Tiraillé, en somme, entre le néolibéralisme et le multiculturalisme. Les faux contraires qui s’attirent pour vrai.

C’est la langue qui en paie le prix. Le constat n’est ni poétique, ni inspirant. Mais le français régresse à Montréal comme il n’a jamais régressé depuis la loi 101. Mais nous sommes désensibilisés. Nous consentons de plus en plus à vivre en minoritaires dans notre métropole. Et ceux qui s’en inquiètent sont immédiatement suspectés d’anglophobie, de xénophobie, même. Ouverture, bilinguisme, mondialisation ! Ce sont les maîtres mots pour masquer une démission collective indéniable. Nous sommes émus, désormais, lorsqu’on nous sert en français à Montréal. Comme si la chose n’allait plus de soi. De fait, elle ne va plus de soi. Mieux vaut parler en bilingue dans la même phrase, non ? Bonjour/Hi !, en quelque sorte. C’est fou comme on se sent moderne lorsqu’on se dépouille de son identité. Étrange société qui fait de la désaffiliation identitaire le critère du progrès.

Le peuple québécois doit redécouvrir le sentiment de sa fragilité collective. Milan Kundera a beaucoup parlé des petites nations. Il définissait ainsi la petite nation : une nation qui a le sentiment de sa précarité existentielle, qui sait qu’elle peut disparaître. Une nation qui sait que son existence n’ira jamais sans efforts. Pour être vécu, le Québec doit être voulu. C’est ce que je cherchais à dire récemment lorsque j’ai répété que la réalité québécoise en Amérique ne sera jamais une évidence.

Nous devons réapprendre à dire Nous. Une philosophie politique du Nous, cela consiste à rassembler une culture, un territoire et des institutions. Une culture, qui particularise un peuple, qui exprime son expérience historique. Un territoire, c’est-à-dire un espace à s’approprier, où se déployer, qui balise l’espace de notre solidarité. Des institutions, enfin, pour agir sur nous-mêmes, nous prendre en main. Autrement dit, nous devons réhabiliter le sens du commun, sans lequel une société ne sera jamais qu’un compromis instable appelé à se dissoudre d’une manière ou d’une autre.

Mais rien ne sert de lancer de tels appels si nous ne répondons au moins partiellement à la plus vieille question politique qui soit : que faire ? Cette question, je la pose aux souverainistes d’abord. On me pardonnera de m’adresser à eux principalement : c’est qu’ils ont une responsabilité historique et politique particulière pour le destin du Québec.

Soyons francs. Il est temps que les souverainistes se rassemblent. Qu’ils cessent leurs guerres fratricides, pour reprendre la vieille formule d’Honoré Mercier. Nous savons ce qui nous divise entre la gauche et la droite. Nous devons maintenant voir ce qui nous rassemble. Time to come back home, comme disent les Américains. Le temps de se rassembler. Non pas pour occulter nos désaccords. Encore moins pour les abolir. Mais, je le redis, pour se rappeler que certaines raisons communes, selon la belle formule de Fernand Dumont, les transcendent.

L’indépendance n’est pas un projet comme un autre. Elle porte la promesse d’une authentique refondation québécoise. C’est à travers elle que les Québécois trouveront enfin un équilibre entre les exigences de l’enracinement et celles de l’universel. Si nous renonçons véritablement à l’indépendance, pour nous perdre dans je ne sais quel débat entre la gauche et la droite, catégories idéologiques superficielles d’importation récente qui déforment exagérément la question nationale, l’identité québécoise s’assèchera d’un coup. On ne régresse pas dans la joie, même si on peut chercher à masquer cette régression dans l’euphorie de la consommation, même si on peut chercher à l’oublier dans la célébration de la société du spectacle. Mais ne nous faisons pas d’illusion. Après avoir renoncé à l’indépendance, le Québec ne sera plus un peuple, ni une nation, seulement une société, et demain, un bazar où tout sera en liquidation. Et ce n’est pas beau un peuple qui apprend à mourir, surtout quand il voit dans son déracinement une ultime délivrance de soi.

Je le redis. Il nous faut réapprendre à dire Nous. À penser le Nous. À assumer le Nous. Un Nous plein d’histoire, plein de culture, plein de mémoire. Un Nous qui délimite un chez nous et qui ne se dissout pas dans une hypermondialisation de contrebande. À l’heure où la mondialisation entre en crise, où le marché mondialisé déculture les élites, déracine les peuples et marchandise les identités, la nation retrouve regagne une importance qu’on ne lui connaissait plus dans les milieux qui portaient leur cosmopolitisme à la boutonnière. L’heure est peut-être même venue d’être en désaccord avec la marche du monde. C’est l’autre versant de la crise de la mondialisation : la révolte démocratique des nations. Il faudrait que le Québec en soit. C’est dans ce contexte, je le crois, que la cause nationale est appelée à renaître.

Oui. Maîtres chez nous. De François-Xavier Garneau à Fernand Dumont, en passant, par Lionel Groulx et Maurice Séguin, je parle ici de nos grands historiens, jamais nous n’avons renoncé à ce vieux désir de durer. Maîtres chez nous. Parce que nous n’avons pas d’autres chez nous. Parce que le Québec est le seul endroit sur terre où notre peuple pourra un jour cesser d’avoir à justifier son existence. Souverain. Indépendant. Libre. Maître chez lui. Maîtres chez nous. C’était un souvenir. Cela pourrait bien redevenir un projet. À condition de redevenir entre temps un idéal.


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NOUS ? 7 avril 2012

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