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Hurler sa colère
Toute la classe politique tourne cependant autour du pot pour ne pas dire ce qui crève les yeux : qu’il s’agit d’un naufrage total, dont nous allons payer le prix longtemps.


Des fois, il ne reste plus qu’à hurler. Encore et encore.

L’implantation de la réforme scolaire sera entièrement terminée au Québec l’an prochain. Elle repose sur les mêmes principes que des réformes similaires lancées en Suisse, en Belgique et ailleurs : les « compétences transversales », et tout le bataclan que vous connaissez déjà.

Grosse différence toutefois : dans ces pays, dès qu’on a vu que les résultats scolaires commençaient à piquer du nez, on a immédiatement stoppé les machines. Ici, on a décidé de boire le calice jusqu’à la lie.

Depuis deux cent ans, nos élites ont une sainte peur de l’échec et, comme tout notre peuple, un profond complexe d’infériorité face à la culture. Elles ne pouvaient donc qu’être séduites par une réforme qui promettait la disparition de l’échec et la réussite pour tous.

En cours de route, on a certes corrigé les aspects les plus superficiels de la réforme, comme l’allure des bulletins. Mais l’esprit général est demeuré le même. On a changé les fenêtres et les poignées de porte, mais pas les fondations, ni la division des pièces.

Une enseignante dans une école difficile rapportait au journal La Presse : « C’est la première fois que je vois des enfants aussi perdus ». « Quand j’ai vu ce que la réforme avait fait d’eux, j’ai eu un choc. ». « Il leur manque des notions fondamentales ».

Lorsqu’il veut secouer les jeunes, le prof de maths, lui, se fait dire : « Relax man, relax ! ». « Pourquoi se forcer puisque, de toute façon, on va passer ? ».

Des cas isolés ? Pas du tout. Depuis l’introduction de la réforme, le décrochage scolaire a augmenté. Les résultats de nos élèves dans les comparaisons internationales reculent. Plusieurs sondages indiquent que les enseignants, dans leur grande majorité, sont d’avis que cette réforme nuit aux enfants.

Abondent aussi les témoignages d’enseignants qui rapportent les consignes qu’ils reçoivent, sous la menace de sanctions : dans les écoles « difficiles », il faut « évaluer » les enfants de façon à ce que les taux d’échec n’explosent pas. La réalité est donc pire que les statistiques, déjà catastrophiques.

Évidemment, dans les quartiers favorisés, la plupart des enfants n’auront pas de problèmes particuliers, mais ce n’est pas ce genre d’enfant que cette réforme voulait aider. Bref, les preuves de l’échec complet de cette réforme sont maintenant si massives qu’il faut être de mauvaise foi pour les nier.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : la réforme n’explique pas tous nos problèmes. La plupart étaient antérieurs et ont des causes économiques, sociales et culturelles profondes, dont l’origine est dans le foyer familial et non dans la salle de classe.

Je dis seulement que les chiffres disponibles sont très inquiétants, qu’ils vont dans la mauvaise direction plutôt que dans la bonne, et que les témoignages des gens les mieux placés, les enseignants, sont, eux aussi, en grande majorité (pas unanimes, mais en grande majorité) , négatifs.

Toute la classe politique tourne cependant autour du pot pour ne pas dire ce qui crève les yeux : qu’il s’agit d’un naufrage total, dont nous allons payer le prix longtemps.

Le PQ ne veut pas porter l’odieux d’admettre que c’est pendant qu’il était au pouvoir (j’y étais) que s’est enclenché ce dérapage colossal. Dérapage si on compare les recommandations des États généraux de 1996 et ce qui fut introduit concrètement à partir de 2001.

Le PLQ, lui, au pouvoir depuis 2003, ne veut pas se faire dire qu’il dort au gaz depuis six ans, alors que s’accumulent les preuves de cet immense gâchis.

Personne ne veut être le premier à admettre s’être trompé. Pour ne pas en payer le prix politique. Pour ne pas donner de munitions à l’autre. Alors on se renvoie la balle. Et les enfants, pendant ce temps ? C’est à hurler, je vous dis.



Source
http://www.josephfacal.org/hurler-sa-colere/




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