Homme d’État ou mercenaire

Journal de Québec
mardi 3 octobre 2006

Les éléments clés d’une commission d’enquête sont le choix du président, la portée du mandat qui lui est confié, les ressources humaines et matérielles que le budget alloué lui permettra de s’adjoindre ainsi que la durée des travaux. Pierre Marc Johnson, qui enquêtera sur l’effondrement du viaduc de Laval, part avec deux prises contre lui.

La ministre Michèle Courchesne s’est lancée, dimanche, dans une entreprise de défense préventive de Jean Charest en regard des opérations qui ont suivi le drame. Elle a insisté sur le fait qu’il avait été prévenu dès 13 h 05, soit quelques minutes seulement après la chute du tablier du viaduc, qu’elle-même s’était précipitée sur les lieux et que son chef avait été en contact constant avec les principaux responsables. Cette opération politique confiée à Mme Courchesne avait un côté indécent dans les circonstances et il montre bien l’inquiétude partisane que ce drame a engendré, en fin de mandat du gouvernement. C’est aussi sur cette toile de fond que le premier ministre et ses collaborateurs ont pensé se tourner, samedi soir, vers l’ex-premier ministre péquiste Pierre Marc Johnson, pour présider une enquête publique qui était apparue incontournable dès les premières minutes de l’événement. Nul besoin pour cela d’ailleurs de la sortie, dimanche matin, du chef du Parti québécois, André Boisclair, lui aussi en mode d’une odieuse récupération partisane.

Il y a différents types de commission d’enquête. Il y a celles à caractère judiciaire (comme la commission Gomery) à la suite de malversations. Certaines autres sont dites techniques, comme les enquêtes confiées à l’ingénieur Roger Nicolet, à la suite du bris des barrages au cours du déluge du Saguenay ou celle sur l’effondrement du réseau hydro-électrique après la crise du verglas. Me Pierre Marc Johnson, avocat et médecin, présidera aussi une commission d’enquête de type technique. Les causes et les circonstances directes des décès seront en effet cernées par l’enquête du coroner, par celle menée par la Sûreté du Québec et par une autre du ministère des Transports. La commission Johnson, pour faire oeuvre utile, doit donc se pencher sur l’état de l’ensemble du réseau des viaducs et des ponts, entendre des experts indépendants sur les normes de construction et d’entretien en vigueur au Québec et ailleurs, évaluer l’évolution des budgets alloués et les décisions politiques qui ont été prises depuis plusieurs années quant à ces budgets.

Un, M. Johnson ne possède pas une compétence spécifique pour présider une enquête technique sur des ouvrages de génie civil. Ce préalable n’est peut-être pas indispensable (Guy Coulombe n’était pas ingénieur forestier pour examiner la sur-exploitation de nos forêts, mais il était par contre un gestionnaire public au-dessus de tout soupçon). Deux, Pierre Marc Johnson a été ministre, chef de parti et brièvement premier ministre, et son frère, Daniel, a occupé des fonctions semblables pour le Parti libéral du Québec. Les deux ont donc participé à des prises de décisions budgétaires sur le partage des budgets entre les différentes missions gouvernementales.

Les anciens leaders politiques ont bien sûr le droit de gagner leur vie. Leur bagage personnel peut aussi être d’un apport important pour la collectivité. Pierre Marc Johnson a rempli des mandats gouvernementaux en matière d’environnement et dans le dossier du bois d’oeuvre. Lucien Bouchard fournit aussi des services professionnels dans divers dossiers délicats, Brian Mulroney et Daniel Johnson ont également souscrit au service public.

Jean Charest, toujours en déficit de crédibilité, a cependant le réflexe de se tourner vers d’anciens leaders politiques pour se sortir de situations périlleuses sur le plan politique. Il mise sur l’autorité morale de ces personnes et leur distance théorique par rapport au gouvernement en place. Il appartient alors aux personnalités en cause d’évaluer la récupération politique possible de leur implication, avant d’accepter ou de refuser un mandat. Dans le cas de l’effondrement du viaduc de Laval, M. Pierre Marc Johnson aurait dû refuser, pour toutes les raisons énumérées plus haut, de vendre ses services. D’autant plus qu’il siégeait déjà au conseil d’administration d’une importante cimenterie.

Mais s’il doit conserver cette présidence, son mandat doit au moins être élargi par le Conseil des ministres à l’ensemble de la problématique et il devra être entouré d’experts neutres et crédibles pour cosigner son rapport. Sinon, il risque d’être vite perçu davantage comme un mercenaire que comme un homme d’État.

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