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« Je sais aujourd’hui de façon définitive que dans la conjoncture actuelle de notre vie nationale, mon pays, ce n’est pas et ce ne sera jamais le Canada » - Chaput-Rolland, Solange, Romancière, ex-députée de l’Assemblée nationale, ex-sénatrice (1919-2001)
             
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Histoires de culs de sac. Pour en sortir !
Nationalistes et progressistes, mêmes racines, même combat !
Gilles Laterrière
Tribune libre de Vigile
samedi 14 avril 2007      343 visites


D’abord, définissons les deux groupes d’acteurs de cette scène. Les nationalistes qui aspirent à l’indépendance du Québec et les progressistes qui aspirent, en plus de la souveraineté, à une société plus égalitaire. Le sort de chacun est étroitement lié à celui de l’autre et ils pensent peut-être tous deux que c’est le plus grand malheur de leur existence. La coexistence est généralement pénible, et en ces temps difficiles de remises en question du modèle québécois, plusieurs progressistes manifestent un ras-le-bol pour la défense mitigée des nationalistes envers la social-démocratie.

Les résultats de la dernière élection sont limpides. Le Parti Québécois formerait le gouvernement si les progressistes souverainistes étaient tous demeurés au bercail péquiste. Et la souveraineté ne peut se réaliser que si le Parti Québécois prend le pouvoir. Les nationalistes doivent donc s’entendre avec les progressistes. C’est le cul-de-sac des nationalistes. Mais peu importe, les nationalistes aiment tant discuter de stratégie qu’ils en oublient de répliquer même aux arguments des fédéralistes ! Alors pour ce qui est des états d’âme des progressistes, cela leur semble sans intérêt ! En tout cas, plusieurs nationalistes préfèrent, semble-t-il, réduire le Parti Québécois à la seule expression de la souveraineté plutôt que de chercher à ressouder la coalition traditionnelle.

Les progressistes souverainistes ne peuvent pas grandir seuls car aucun progressiste fédéraliste ne rejoindra leur formation à cause de l’idée de l’indépendance et, sans eux, ils se condamnent à la marginalité. Ayant bien compris le dilemme, Québec Solidaire a feint la neutralité sur la question de l’avenir du Québec mais cette neutralité était cousue de fil blanc pour qui connaît le passé des leaders de cette formation. Devant cette évidence, Québec Solidaire a décidé de s’afficher ouvertement souverainiste. De cette façon, durant la dernière élection, Québec-Solidaire s’est résigné à pêcher dans les eaux troubles des souverainistes progressistes insatisfaits du Parti Québécois, ce qui constitue son propre cul-de-sac.

La résolution de l’impasse se trouve inscrite dans les racines du peuple québécois. Les Québécois ont des racines chrétiennes qui les imprègnent des valeurs de partage et de solidarité et des racines françaises, berceau de la démocratie, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. L’histoire des Québécois en Amérique du nord britannique, c’est l’histoire d’une communauté de personnes de langue française, attirée par l’affranchissement social offert aux individus par l’Amérique, par la suite abandonnée et sans ressources par une conjoncture de l’histoire ; une communauté qui a bâti de ses mains et avec son imagination, son sens de la débrouillardise et des efforts titanesques une société moderne, largement autonome, auto-suffisante, ouverte sur le monde et éprise de liberté individuelle. Le trait le plus particulier du peuple québécois est le sens aigu de son isolement géo-politique et le sentiment d’avoir toujours à s’en remettre à lui-même pour progresser, se développer et résoudre ses problèmes. Les Québécois croient souvent inventer leurs formules et créer des modèles. Ce qui n’est pas vraiment exact puisqu’au jeu des comparaisons avec tous les pays de la planète, le Québec vit les problèmes usuels des communautés modernes et applique des solutions connues ailleurs. Mais souvent la touche québécoise y est présente et l’originalité québécoise est quelquefois remarquable.

Cette petite nation vit en diapason avec les valeurs individualistes omniprésentes sur le continent nord américain bien symbolisées par l’accès à la propriété. Les premiers colons français aspiraient à être maîtres sur leur lopin de terre, un rêve fantastique pour leurs contemporains européens. Mais en même temps, va savoir pourquoi, est ce à cause de la religion, de la culture française, de notre histoire de vaincus et notre isolement, ou tout cela à la fois, les Québécois se sont démarqués de cette culture individualiste prédominante en Amérique du nord. Et les traits distinctifs par rapport aux coutumes nord américaines foisonnent.

Nationalistes et progressistes, mêmes racines, même combat !

Sur ce continent nord américain, seuls les Québécois confient dans une large proportion leurs épargnes au mouvement coopératif. Seuls les Québécois ont inscrits dans une loi la protection de l’exercice du droit de grève jusqu’à interdire l’usage des scabs. Peu de juridictions protègent la santé et la sécurité des travailleurs avec autant d’étendue. Peu de juridictions accordent des congés parentaux payés aussi étendus. Seuls les Québécois protègent leurs enfants contre la voracité de la publicité marchande. Seuls les Québécois ont étendu la protection des consommateurs à l’ensemble des activités commerciales. Seuls les Québécois poursuivent l’idée que le savoir universitaire doit être le plus largement accessible et sont en voie de la réaliser. Seuls les Québécois ont protégé autant les locataires contre les aléas du libre marché. Seuls les Québécois se sont aménagés un accès facile, à l’abri du marché, à la grande source d’énergie qui est disponible sur son territoire. Seuls les Québécois ont jugé nécessaire d’étendre la portée des services de santé aux médicaments. Seuls les Québécois se sont dotés d’un système de garderies publiques pour assister les parents mis à mal par les exigences de la société moderne. Peu de juridictions protègent le prix de la consommation de produits essentiels comme le lait . Et quoi encore... seuls nos élites professionnelles et techniciennes consentent à des rémunérations qui demeurent en dessous du marché nord américain justement parce qu’elle tiennent à vivre dans cette société.

Tout cela parle d’un désir profond et indiscutable d’affranchissement personnel et collectif du peuple québécois. Or nous assistons à une nouvelle poussée de la droite contre le modèle québécois. La TD trompette son air depuis quelques jours : « Si vous voulez vous enrichir » ! C’est le refrain habituel qui répète à nouveau que le modèle québécois fait reculer le Québec par rapport aux autres juridictions nord-américaines ; le Québec arrive 48 ème ou 57 ème selon les critères pour son revenu par habitant.

Pour l’économiste en chef de cette institution bancaire, il faut financer les programmes sociaux avec la croissance économique. Et, bien entendu, la croissance exige un allégement généralisé de la fiscalité et la réduction de programmes sociaux comme l’accès à l’enseignement supérieur et l’accès à la ressource de l’électricité ; elle exige aussi de ré-aligner les coûts des services publics selon les prix de marché et, ce qui tombe bien pour les classes les plus aisées, transporter les charges fiscales de l’impôt sur le revenu vers les taxes à la consommation parce que cela favorise les riches et déplace le fardeau sur les classes moins aisées.

L’édifice social québécois, partiellement décrit ci-haut, s’est développé en appliquant la recette contraire pour réaliser une société très détonante dans cette Amérique du nord monolithique. Ce qui est remarquable, c’est qu’il se soit édifié de façon consensuelle, et se soit maintenu jusqu’ici malgré ces poussées épisodiques de la droite et la maladresse criante des défenseurs de la social-démocratie.

Il faut le faire ! Défendre les valeurs de partage et d’équité en dénonçant en même temps le coût de ces mesures comme étant prohibitif. Proclamer que les Québécois sont trop taxés alors que l’analyse du rapport qualité-prix des services publics québécois par rapport à ceux des juridictions voisines dicte tout au moins de sérieuses nuances. À l’instar de la TD, insister sur les valeurs indicielles du marché sans discernement, les cotes en bourse, les valeurs du PIB, sans en tempérer les interprétations abusives.

Ce n’est pas vrai que le Québec est aussi pauvre que ces données le disent. Il faut les lire correctement à la lumière de nos valeurs et non de celles de la culture américaine. Le succès américain, individuel et collectif, c’est le compte de banque qui fait foi de tout. Ici, c’est autrement !

Pour interpréter les données économiques qui permettent de ranger correctement le niveau de la richesse du Québec par rapport à la richesse de nos voisins, il faut tenir compte du coût de la vie dans chaque province ou État américain et tenir compte aussi de la distribution des revenus dans chacune de ces juridictions Lorsque les calculs tiennent comptent du coût de la vie, le Québec affiche un niveau de richesse supérieur à celui de cinq provinces canadiennes.(1) Et lorsque les calculs tiennent compte de la distribution des revenus dans chaque juridiction, le portrait devient tout autre, tellement qu’il vaut la peine de prendre la peine de le détailler.

Selon Jean François Lisée, qui cite une étude de Murphy et Wilson, la répartition de la richesse est meilleure au Québec que chez ses voisins et cela apporte un tout nouvel éclairage à la question de la richesse relative du Québec par rapport à nos voisins.

« Le salarié québécois type détient donc une plus grosse part de la richesse de sa collectivité que son équivalent ontarien ou new-yorkais. Ce qui fait qu’en termes pratiques, les 25% des familles québécoises les plus pauvres ont un niveau de vie supérieur aux 25% des familles les plus pauvres au Canada, elles-mêmes mieux nanties que les 25% des familles les plus pauvres aux États-Unis. Il est tout à fait vrai, à l’opposé, que le modèle étasunien produit des riches incommensurablement plus riches que les nôtres et que ceux des autres pays membres de l’OCDE. Ayons la charité de penser que ce n’est pas ce qu’on reproche au modèle québécois.

Mais qu’en est-il de la classe, disons, moyenne ? Pour comparer le niveau de vie de ménages représentatifs, il faut utiliser le critère du revenu médian. (Il indique le point où la moitié des personnes gagne moins cher, la moitié gagne plus cher.) Pierre Fortin a également procédé à ces calculs, jusqu’ici non publiés. Les chiffres sont en dollars US de 1995 et traduisent les revenus médians d’emploi et de travail autonome en 1997.

               Revenu médian d’emploi et de travail autonome, 1997
               En partie de pouvoir d’achat et en us $ de 1995

Canada 20 300$

Québec 20 500$

Ontario 21 600$

États-Unis 21 700$

Deux choses frappent dans ce tableau. D’abord la faiblesse des écarts : seulement 1400 dollars séparent le plus faible (Canada) du plus élevé (États-Unis), soit une différence de 6%. Ensuite, le fait que le revenu médian québécois soit légèrement supérieur au canadien. Ce doit être assez récent. Et comme, depuis 1997 date de ces données, l’enrichissement par habitant a été à la fois plus important et mieux réparti au Québec qu’ailleurs sur le continent, la position relative du Québec n’a pu que s’améliorer. Il faudrait ajouter les revenus de placement à ce tableau, non disponibles dans l’étude de Murphy et Wolfson pour l’ensemble des États-Unis. Il augmente les écarts (qui passent de 5 à 15% entre le Québec et l’Ontario), mais il est un produit de la richesse accumulée dans le passé..... » (2)

Pour les classes moyennes, l’objectif de l’accroissement de la richesse apportera donc peu puisque par le travail, elles ont déjà un niveau de richesse sensiblement le même que celui de nos voisins.

L’objectif d’enrichissement du Québec proposé par la TD est pour le moins ambigüe parce qu’il profiterait surtout à une minorité d’affaires ; cela parait beaucoup moins désirable qu’à première vue pour la vaste majorité des Québécois et cela devient carrément intolérable lorsqu’on aligne les changements de valeurs que la poursuite de cet objectif sous-tend . Le prix de la politique de la croissance

À rechercher le succès américain dans les affaires, il est inévitable que la société québécoise doive accepter certaines transformations des rapports que les québécois ont entre eux et les rapports qu’ils entretiennent avec les institutions. Le succès américain ne vient pas seul. ! À l’occasion des discussions suscitées par le manifeste des lucides, Jean François Lisée livre une analyse percutante sur les valeurs de la société américaine en lien avec le travail et les conditions de son exercice. Il se demande si l’objectif de la richesse, servie à la mode américaine, est vraiment si désirable.

« C’est entendu, les Québécois travaillent « infiniment moins » que les Américains. C’est mon ancien patron et toujours ami Lucien Bouchard qui le dit. Bon, c’est vrai que nous travaillons autant que les Britanniques et davantage que les Suédois (des gauchistes), les Néerlandais (des fleuristes), les Norvégiens (euh...), les Français (des hédonistes) et même que les Allemands (ce qui donne un peu froid dans le dos). Mais bon, il faut, comme ils disent, « briller parmi les meilleurs », et la source de ce brillant, c’est la sueur. Pour travailler autant que les États-Uniens, il faut s’inspirer d’eux et appliquer chez nous leurs méthodes.

Déplafonner : Le Québec fixe à 50 (c’est 48 en Europe) le nombre maximal d’heures de travail par semaine. Une misère. Aux États-Unis : aucune limite. THINK BIG ! Excellent résultat : beaucoup d’heures supplémentaires, dont une sur cinq faite par le salarié contre son gré. (Une nouveauté de Bush a d’ailleurs éliminé le paiement majoré de ces heures pour huit millions de salariés en les considérant tout simplement comme des cadres. Habile, non ?)

Déplanchéier : Le Québec oblige les employeurs à accorder 10 jours de congés payés par an, 15 après cinq ans. Un appel à la fainéantise. Aux States ? Aucun plancher ! L’employeur peut décider de ne donner aucun congé. Un employé sur quatre n’y a pas accès.

Faire primer le travail plutôt que la famille : Sous prétexte d’encourager la famille, le Québec consent de longs congés aux mères (un an à faire guili-guili au lieu de serrer des boulons !) en plus de leur envoyer des chèques. Seuls certains Européens offrent mieux. Nos voisins du Sud, qui font énormément plus de bébés que nous, ont trouvé la bonne formule. Ils ont l’air généreux avec 12 grosses semaines de congé par parent, mais voici l’astuce : le congé n’est pas rémunéré. No money, no candy ! Ça marche : le congé de maternité moyen est de 10 jours. Et la tendance est lourde : les parents états-uniens ont 22 heures de loisir de moins par semaine qu’il y a 30 ans.

Motiver, motiver, motiver : Il n’y a pas d’éthique du travail si le salarié n’est pas bien motivé. Et quelle meilleure motivation que la pauvreté ! Les chiffres indiquant qu’il n’y a que 5% de chômeurs aux États-Unis (plutôt que 8% chez nous) mais 18% de pauvres (plutôt que 9% chez nous) vous rendent perplexes ? C’est que, là-bas, on peut travailler fort tout en restant pauvres. Les gouvernements québécois, dont celui de Lucien Bouchard (mal conseillé), ont constamment relevé le salaire minimum. Aux States, nenni. Il est gelé depuis bientôt 10 ans (à 5,15$), alors que le coût de la vie a crû de 26%. Ce n’est pas tout. Le revenu médian des familles, ces cinq dernières années, a chuté de 2 000 dollars - en pleine reprise économique ! Magnifique. Résultat : il faut travailler davantage d’heures pour rester à flot. Souvent, un seul emploi par personne ne suffit plus.

Désyndiquer : Un des grands maux du Québec, chacun le sait, est le déplorable taux de syndicalisation (40%). Aux États-Unis, il n’est plus que de 14%, en chute rapide. (À retenir : leurs employeurs congédient un travailleur sur 20 qui tente de se syndiquer. Ces congédiements sont illégaux. Heureusement, l’État sévit rarement.) Or, la syndicalisation est un abominable frein à l’allongement de la durée du travail. Un syndiqué gagne 13% de plus qu’un non-syndiqué. C’est pire pour les femmes : 35% de plus ! Cela les démotive complètement. De plus, le syndicalisme contribue à ce que les inégalités de revenus soient plus faibles au Québec, alors qu’elles explosent aux États-Unis. Les résultats sont indiscutables : le département du Commerce indiquait, en septembre, que la part du revenu national américain allant aux salaires (plutôt qu’aux profits) est la plus faible depuis 77 ans.

Suivre le guide : Le premier employeur privé, Wal-Mart, avec 1,3 million de salariés aux États-Unis, nous montre le chemin. Les salaires y sont bas (6,35$ l’heure à temps partiel, 9,00$ l’heure à temps plein), les syndicats y sont pourchassés. Bien. Mais tout n’est pas rose. Des notes de service qui ont filtré dans les médias sonnent l’alarme : les salaires et avantages tendent à augmenter, car ces perfides travailleurs font à l’employeur le coup de la loyauté. Trop longtemps dans le même emploi, ils montent dans les échelles salariales. Heureusement, Wal-Mart a un plan : faire passer de 20% à 40% la proportion d’employés à temps partiel, et depuis août, imposer un plafond salarial aux plus vieux. (3) »

Conclusion

Il faudra soupeser attentivement les propositions qui tenteront de faire croire qu’il y a moyen d’obtenir les succès d’affaires que l’on fait miroiter tout en préservant les valeurs auxquelles les Québécois sont attachées. Pour les nationalistes, dans la recherche de la richesse telle que proposée par la TD, c’est l’édulcoration de l’identité québécoise qu’il faut combattre et, pour les progressistes, c’est l’accentuation des inégalités sociales. L’avenir du peuple québécois se trouve en lien avec nos racines et il passe par la défense de la social-démocratie. Il faut souhaiter que les progressistes et les nationalistes comprennent la nécessité de faire entendre d’une seule voix que dans le pays du Québec, malheur à ceux qui prônent les valeurs du chacun pour soi ! Le reste, c’est de la conjoncture politique. À ceux du Parti Québécois qui sont hypnotisés par les chiffres de la dernière élection et qui veulent retenir que Québec-Solidaire ne fait que 4 % comparativement à l’ADQ qui en a fait 31 %, je leur oppose ces éléments d’analyse.

Gilles Laterrière

Sources

( !) Pierre Fortin, cité dans (2)

(2) Jean François Lisée. Un mauvais procès au modèle québécois, 20 mars 2003

(3) Jean François Lisée. Au travail, L’actualité, jeudi le 23 novembre 2006

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/spip/) —

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