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Réplique à "Quand Hérouxville parle"
Hérouxville ou le fantasme de l’Un
Éric Demers
Tribune libre de Vigile
dimanche 4 novembre 2007      417 visites


Monsieur Labelle,

Votre condamnation du pédantisme qui anime certains intellectuels est tout à fait louable. Cependant, je considère que dans le cas qui nous intéresse, vous contribuez à ajouter votre petit caillou à la construction d’un mur que certains tentent d’ériger entre un « Nous », fantasme d’une unité identitaire que nous avions réussi à tenir adroitement à distance, et un « Eux » fagoté des plus grands périls. Je vous concède, d’entrée de jeu, la présence à peine voilée d’un mépris véhiculé par un certain nombre de professionnels de la pensée. Effectivement, certains ont bien su profiter de la situation pour étaler leur « supériorité » morale et intellectuelle par rapport à ceux qu’ils caricaturent comme étant les « ploucs du fond de la campagne ». Effectivement, certains sont visiblement ravis de voir le spectacle accablant qui se joue sur les scènes du théâtre médiatique québécois. Ces élites intellectuelles, dont vous dépeignez avec éloquence l’hypocrisie, méritent, sans doute, la verve que vous avez ici mise en œuvre.

Cependant, vous suggérez, et je vous cite : d’aller « au-delà du contenu même du discours tenu par les responsables de la municipalité » d’Hérouxville. Vous dites qu’ « il faudrait aussi se pencher sur le fait même qu’ils tiennent un discours, qu’ils prennent la parole en public ». Cette parole populaire dont vous semblez faire l’éloge et qui, par ailleurs, est sans nul doute souhaitable, n’est pas ce qui est disputé ici. N’avons-nous pas affaire plutôt à un discours émanant de représentants d’une institution publique ? À des responsables qui ont déjà cette auctoritas que vous tentez de dresser comme étant ce à quoi ils s’opposent ? Ce à quoi convie la parole prise par les représentants de la municipalité d’Hérouxville n’est pas une parole émancipatoire d’un groupe ou d’une communauté dominée et exclue. Elle est la parole de représentants d’une municipalité, création de l’Assemblée nationale du Québec, institution qui est, par ailleurs et paradoxalement, occupée presque exclusivement par la majorité qui se dit à l’orée de tous les dangers. « Quand Hérouxville parle  » ce n’est pas le peuple qui parle, mais bien le fantasme de l’Un.

Vous convoquez la pensée de Jacques Rancière pour asseoir votre argumentation. Le partage du sensible, rendu visible grâce à ce débat, est véritablement ce qui est troublant. Ce « Nous » versus le « Eux » qu’ils dépeignent, disons-le sans ambiguïté, d’une façon révoltante et grossièrement réductrice, est énoncé précisément sous la bannière de cette autorité. Autorité double, puisqu’elle émane de leurs positions de représentants de la chose publique, comme représentants de leur municipalité, élus par le peuple, possédant les titres permettant cette prise de parole publique. Je disais double puisqu’ils s’accoutrent, en plus, en se servant de la première comme stratégie de légitimation, de l’autorité de ce « Nous » qu’ils s’appliquent à définir et à l’intérieur duquel ils tentent de nous confiner. Dois-je vous rappeler que c’est précisément contre ce processus d’identification univoque que la pensée de Jacques Rancière est dirigée ? Dois-je également, en évitant un débat d’érudition dont vous seriez sans doute le vainqueur, exprimer la désolation vers laquelle peut conduire le ressentiment sous couvert de vertu ?

Les rieurs que vous décrivez, M. Labelle, j’en fais partie. Or, ce n’est pas d’un « large sourire » dont mon visage est vêtu. C’est un rire jaune. Un rire triste à pleurer. Le rire atterré de voir la société dans laquelle j’habite au bord de la dérive. Une dérive identitaire paranoïaque et malvenue.

J’écrivais précédemment, que nous avions su habilement nous prémunir contre une définition d’un « Nous » formel et exclusif. Le péril, en ce moment, ne réside pas, comme vous semblez le laisser croire, chez des pédants que, de toute façon, plus personne n’écoute, mais bien chez cette «  nouvelle vague » d’épouvantails médiatiques qui, bien adroitement, semblent faire migrer le débat vers un discours revanchard tout à leurs avantages. On assiste, non pas à une émancipation du peuple face à des autorités castratrices, mais à un véritable coup d’État intellectuel de chroniqueurs minables et de politiciens opportunistes désirant se servir de l’image du peuple pour mieux l’instrumentaliser. L’accusation de populace qui émanerait de la bouche d’une certaine « élite pensante » et affublant les «  barbares » de la campagne au nom de la civilitas de leur empire urbain, serait bel et bien indéfendable. Or, ce qualificatif peu enviable, ils ne le méritent pas parce qu’ils portent les attributs d’un dehors rural que nous voudrions garder, bien chastement, au-delà de notre regard hautain, mais parce qu’ils véhiculent un discours dégoûtant et perfide qui tente précisément de tracer une ligne franche dans le sable (ou dans la neige) d’un « Nous » bien peu enviable.

Ce à quoi nous assistons ici, je le répète, n’est pas un acte d’émancipation. Nous assistons à l’émergence d’un discours dangereux. Un discours truffé de démagogie et de sous-entendus morbides laissant présager le pire. Lecteur d’Hannah Arendt, vous êtes sans doute un fervent défenseur de la pluralité. Le danger émergeant de cette crise est justement l’aplanissement de cette pluralité au nom d’un sens commun qui, au fur et à mesure de certains glissements, revêtirait le manteau de la supériorité morale que vous semblez abhorrer. Dois-je évoquer le danger de souffler sur les braises de ce train lorsqu’il se met en marche ?

Contrairement à vous, les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis ! Notre devoir, dans des circonstances aussi hasardeuses, n’est-il pas un devoir de nuance et de prise de parole responsable ? Ce que cache le mépris d’une certaine frange du milieu, qui est le vôtre et le mien, est sans doute méprisable. Par contre, il me semble qu’en pareilles circonstances, l’émergence d’un discours franchement xénophobe mérite toute notre attention.

Eric Demers




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