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Essais québécois
Harper est-il un ami du Québec ?
Louis Cornellier
Le Devoir
samedi 8 juillet 2006


Titre VO : Le Vrai Visage de Stephen Harper

Description : Pierre Dubuc, Trois-Pistoles, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, 2006, 180 pages

Quel est, pour reprendre le titre de l’essai-choc que vient de faire paraître Pierre Dubuc, le vrai visage de Stephen Harper ? Est-ce celui du politicien favorable au Québec qui commence ses discours en français, prétend vouloir régler le déséquilibre fiscal et affirme pratiquer un fédéralisme d’ouverture ou celui de l’idéologue d’une droite dure d’inspiration états-unienne qui ne chante la pomme aux Québécois que pour mieux les embobiner ?

Pour Dubuc, en tout cas, la cause est entendue : ceux qui croient que Stephen Harper est un ami du Québec se trompent lourdement. Directeur de L’Aut’ Journal, mensuel de la gauche nationaliste québécoise, et secrétaire du club politique Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre, l’essayiste est catégorique : le parcours et les idées du premier ministre actuel du Canada entrent en collision frontale avec les intérêts du Québec.

Se souvient-on, par exemple, que Harper, en 1996, à titre de député réformiste, a déposé à la Chambre des communes un projet de loi qui allait inspirer la fameuse Loi sur la clarté de Stéphane Dion ? Qu’il a prononcé, à la même époque et au même endroit, un discours niant la théorie des deux peuples fondateurs ? Qu’il a répété à plusieurs reprises, avant de devenir chef du Parti conservateur, que le français n’était pas menacé au Québec et que, s’il laissait l’Assemblée nationale légiférer dans le domaine linguistique, ce serait toujours, bien sûr, en lui imposant la chape de plomb de la Charte des droits ? Se souvient-on que Harper, alors qu’il dirigeait, à la fin des années 90, la National Citizen’s Coalition, un groupe de pression néolibéral, « a recueilli des fonds pour soutenir la cause des parents francophones du Québec qui voulaient pouvoir envoyer leurs enfants à l’école anglaise » et qu’il a appuyé la croisade de l’avocat Brent Tyler contre l’affichage à prédominance française ?

Peut-on croire aux sympathies pro-québécoises de Harper quand on sait qu’il a quitté le Parti progressiste-conservateur de Brian Mulroney pour participer à la fondation du Reform Party de Preston Manning en réaction à deux événements, c’est-à-dire l’octroi du contrat d’entretien des CF-18 à la compagnie québécoise Canadair plutôt qu’à l’entreprise Bristol de Winnipeg ainsi que le fameux accord du Lac-Meech ? Harper, en effet, s’opposait au concept de « société distincte » appliqué au Québec dans ce dernier document, de même qu’au statut spécial accordé au Québec par l’accord de Charlottetown parce qu’il dérogeait au principe de l’égalité des provinces. Un ami du Québec, cet homme qui accordait du crédit aux thèses du boutefeu Peter Brimelow, auteur d’un essai intitulé The Patriot Game, dans lequel il affirme que la culture politique interventionniste québécoise nuit au rapprochement entre Américains et Canadiens et que la partition du Québec, en cas d’indépendance, serait souhaitable ?

Le Canada rêvé de Stephen Harper, selon Dubuc, est un Canada états-unien qui foule aux pieds la culture sociopolitique du Québec. C’est, on le constate de plus en plus, un Canada militariste qui fait fi de « l’opposition traditionnelle du Québec aux guerres qu’il juge impérialistes ». Harper, par exemple, voulait que le Canada soit en Irak aux côtés des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Le fait que 70 % de la population québécoise soit contre la guerre en Afghanistan ne lui fait pas un pli. La pertinence de cette intervention continue, bien sûr, de susciter les débats, même à gauche. Pour un Dubuc qui la rejette en affirmant qu’elle ne contribue en rien à protéger le Canada du terrorisme, qu’elle a nui à la lutte contre les barons de la drogue et qu’elle ne saurait libérer les femmes et les enfants afghans puisqu’elle s’appuie sur ceux qui les oppriment, on trouve un Gil Courtemanche dont l’argumentation favorable à l’intervention est assez solide. N’empêche. Force est de constater que, dans ce dossier comme dans les autres, l’opinion majoritaire québécoise ne pèse pas lourd aux yeux de Stephen Harper.

Fondamentalisme religieux

Évangéliste presbytérien, le premier ministre du Canada « n’est pas lui-même un fondamentaliste religieux », écrit Pierre Dubuc, mais il subit néanmoins l’influence de ce courant de pensée. Plusieurs de ses mentors « accordaient beaucoup d’importance à la religion » et deux de ses ministres les plus importants, Stockwell Day et Vic Toews, professent un conservatisme inspiré par le fondamentalisme religieux issu du sud des États-Unis. Dans un intéressant chapitre où il résume le credo de cette mouvance — idéologie pro-vie, croisade antidarwiniste, élucubrations au sujet de l’Antéchrist, culte de la responsabilité individuelle dans l’entreprise de rédemption —, Dubuc montre aussi l’influence de cette droite religieuse au Canada, particulièrement dans l’ouest du pays et dans les rangs des militants conservateurs. Inutile de préciser que, là encore, la culture sociopolitique du Québec ne trouve pas son compte.

Que dire, enfin, du parti pris de Harper en faveur des intérêts pétroliers, sinon qu’il rejoint et sert bien celui du tandem Bush-Cheney, prêt à tout, même à chauffer le poêle planétaire jusqu’à l’insoutenable, pour satisfaire les barons nord-américains de l’or noir ? Pour permettre l’exploitation des sables bitumineux de l’Athabaska en Alberta, un désastre écologique appréhendé, Harper, on le sait, a renié le protocole de Kyoto. Le Québec, pendant ce temps, reçoit « un droit d’intervention limité [à l’UNESCO] qui peut lui être retiré quand ça ne fait plus l’affaire du Canada ».

Comment expliquer, alors, la relative popularité d’un semblable adversaire du Québec au Québec même ? Serions-nous trop sensibles au dernier chanteur de pomme venu, comme le suggérait Michel David il y a quelques mois ? Avec Le Vrai Visage de Stephen Harper, Pierre Dubuc fait le pari qu’en découvrant l’obsédé militaire, le compagnon de route des fondamentalistes religieux, l’homme de main des pétrolières, l’ami des possédants et le penseur anti-Québec derrière la nouvelle façade de respectabilité du chef conservateur, les Québécois reviendront à la raison et au combat. On se le souhaite.

louiscornellier@parroinfo.net




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