En lisant l’article de Danielle Laurin dans l’édition du Devoir du 16 février dernier, je n’ai pu m’empêcher de penser à cette description de l’ancêtre Gursky traversant le lac Memphrémagog à la fin du dix-neuvième siècle. Ce personnage de Richler avait fini par gagner le Grand Nord canadien où il avait fondé une nouvelle religion dans une communauté autochtone dont il était devenu l’unique prophète. Le lecteur découvre assez rapidement que la famille Gursky est une personnification de la famille Bronfman alors que le narrateur est un juif frustré rongé par l’alcool.
Richler nous raconte dans son roman comment une famille de pauvres juifs est parvenue à la richesse grâce au trafic illégal de l’alcool vers les États-Unis. Il choisit les Bronfman comme modèles, alors que cela aurait très bien pu être la famille Trudeau. Même si son narrateur abhorre le comportement « parvenus » des Gursky, il en adopte lui-même les manières. Comme les Anglais, il adore la pêche à la mouche et préfère le scotch Macallan au Johnnie Walker. Dans le même ordre d’idées, nous nous souvenons tous que Pierre Trudeau, lui-même fils de bootlegger, avait tout du dandy anglais. Si on peut comparer les Gursky aux Trudeau et aux Bronfman, il n’y a pas non plus beaucoup de distance entre Paul Desmarais et Duddy Kravitz. En fait, tous ces personnages, réels ou fictifs, sont des archétypes.
Robertson Davies disait que le Canada était un pays ennuyant à cause des nombreux descendants loyalistes protestants qui l’habitaient depuis qu’ils avaient fui les États-Unis et traversé la frontière canadienne à l’occasion de la révolution américaine. Dans les romans de Davies, le mythe canadien anglais est décrit comme un reliquat de la révolution américaine. Tout au long de son œuvre, il décrit Toronto comme une société unitaire attachée à ses racines loyalistes anglaises. Pour Davies, le Canada est demeuré une colonie anglaise dont l’esprit refuse toujours tout ce qui n’est pas anglais de souche. Le Canada n’est jamais devenu un pays parce que ses fondateurs anglo-saxons, alors qu’ils étaient majoritaires, ont décidé qu’il demeurerait une colonie.
Richler, quant à lui, nous décrit cette difficulté des nouveaux arrivants juifs à s’identifier à une culture qui peine à s’affirmer elle-même. Pour lui, le Canada n’est pas un pays, parce que ceux qui l’ont habité après l’avoir conquis ne l’ont jamais vu eux-mêmes comme un pays. Le Canada est demeuré une colonie, d’où la difficulté de s’y intégrer. Les Canadiens vivent dans le déni de cet état de fait.
Lorsque les héros de Richler se retrouvent dans de chics clubs privés de Montréal ou dans de riches demeures de Wesmount, ou lorsque ceux de Davies construisent de somptueuses demeures victoriennes dans la région de Toronto, c’est aux coutumes anglaises qu’ils adhèrent, tout simplement parce qu’il n’existe pas de culture canadienne dominante, celle-ci ayant conservé son esprit colonial en raison de l’absence de geste de rupture face à la mère patrie qu’est l’Angleterre.
Richler et Davies, même s’ils ont un regard différent, arrivent aux mêmes conclusions. Le Canada n’existe pas, c’est un pays fictif qui n’a jamais été fondé parce qu’il est demeuré une colonie anglaise, d’où l’impossibilité pour ses nouveaux arrivants de s’y intégrer. Il n’y a pas de culture canadienne majoritaire puisque la mosaïque canadienne est le résultat du refus des Anglo-saxons de fonder un vrai pays. Ils ont préféré demeurer loyaux à l’Angleterre et à sa reine. En un mot, ils sont demeurés loyalistes.
Or, lorsque Noah Richler décrit VLB,- « Derrière la clôture qui m’arrive à la poitrine, j’aperçois un barbu qui pousse une brouette remplie de compost. Pour tout vêtement, il porte un chapeau de soleil à bords flottants, des bottes de caoutchouc et un minuscule caleçon noir très serré, au-dessus duquel déborde le ventre généreux d’un homme au début de la soixantaine. » - on a l’impression que c’est l’ancêtre Gursky, le fondateur, qu’il décrit.
Et lorsque Noah Richler cite VLB - « Le territoire où je vis m’appartient. Il m’appartient même si je le partage avec d’autres, même si, par définition, il est collectif. (…) Les écrivains ont une obligation envers leur époque. S’ils ne s’en acquittent pas, ils vivent, dans les faits, en dehors du monde. » - on a la nette impression d’entendre à la fois Duddy Kravitz et Mordecaï Richler.
Dans les faits, Noah Richler conteste la conception que son père avait au sujet de ce qu’est un pays, vision que défend à certains égards VLB. Lorsque Noah Richler ridiculise VLB, cela nous rappelle Stéphane Dion ridiculisant la vision de son propre père, Léon Dion. On assiste au refus du fils d’accepter l’héritage du père : un thème récurrent dans les romans et pamphlets de VLB, où il décrit la difficulté de léguer comme d’hériter.
Ce qu’ignore Noah Richler, et que son père avait bien compris, c’est que le pays n’existe pas si on ne l’occupe pas avec la ferme intention de le fonder. C’est cet échec à fonder un pays que décrivent Davies et Richler dans leurs livres. Pour eux, le Canada n’a jamais existé parce qu’il n’a pas encore été fondé.
En ce sens, VLB est le digne successeur de Davies et Richler à qui il donne entièrement raison en ajoutant le geste à la parole. Il occupe le territoire avec la ferme intention d’y créer un pays, là où il n’y en a encore aucun : le Québec. Tout le reste n’est que fiction et déni !
Louis Lapointe
Brossard
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


