Goldman Sachs : la fin de l’omerta ?

Au final, Goldman Sachs traverse un moment crucial de son existence. Et ce qui est triste, c’est que ses dirigeants ne semblent pas le réaliser.

jeudi 15 mars 2012

Greg Smith, un cadtre de Goldman Sachs en poste à Londres, travaillait sur les produits dérivés.REUTERS/BRENDAN MCDERMID

La démission fracassante d’un directeur de la banque d’affaires Goldman Sachs, dénonçant, dans une tribune au vitriol publiée dans le New York Times, le fonctionnement "plus toxique et destructif que jamais" de cette entreprise puissante et secrète qui met "l’intérêt du client au second plan", a fait des vagues dans le monde de la finance, mercredi 14 mars, comme en témoigne la presse anglosaxone.

Contrairement à d’autres scandales dans lesquels elle semblait être prise au dépourvu – comme lorsqu’elle a été attaquée sur le niveau des rémunérations de ses employés alors qu’elle avait reçu une aide gouvernementale pendant la crise ?
La banque d’investissement a rapidement organisé la riposte, note le Wall Street journal.

SIMPLE CADRE

La stratégie a tout d’abord consisté à minimiser le rôle et l’influence du banquier, Greg Smith, au sein de l’entreprise. Celui qui avait signé la tribune par le titre de directeur exécutif chargé des marchés des produits dérivés en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique est aujourd’hui dépeint comme un simple cadre, "l’un des 12 000 vice-présidents de la compagnie, parmi les 30 000 employés dans le monde". Diplômé d’économie à l’université de Stanford, en Californie, ce Sud-Africain d’origine a pourtant travaillé douze ans pour la banque, à New York puis à Londres, passant de la gestion de patrimoine au conseil financier auprès de certains des plus puissants hedge funds et fonds souverains du Golfe et d’Asie.

Le PDG Lloyd Blankfein et le directeur général-délégué Gary Cohn ont ensuite contre-attaqué, dans une note de leur main transmise aux employés, citée par le Washington Post. "Nous sommes déçus des allégations faites par cet individu, qui ne reflètent pas nos valeurs, notre culture et la manière dont la grande majorité des gens chez Goldman Sachs considèrent la société et le travail qu’elle accomplit au nom de nos clients", écrivent-ils, récusant les accusations selon lesquelles ils auraient perverti la tradition de solides relations avec les clients, lorsque la société a été introduite en Bourse en 1999 pour développer ses propres activités de marché en plus des opérations de financement privées.

Enfin, les hauts dirigeants ont multiplié les rencontres pour rassurer directeurs, actionnaires et clients. A Londres, où travaillait le banquier, des cadres de l’entreprise se sont entretenus avec ses anciens supérieurs et ses collègues afin de mesurer le degré de préoccupation soulevé par la tribune et surtout vérifier si des responsables de la banque ont pu qualifier leurs clients d’andouilles ("muppets"), comme l’affirme Greg Smith.

"HYPOCRISIE ET CYNISME"

Si la lettre a résonné avec force auprès d’une opinion publique échaudée par les nombreux scandales qui touchent les grandes institutions de Wall Street depuis le début de la crise financière, elle a eu un impact plus mitigé parmi les banquiers et traders, pour lesquels la sortie de Greg Smith ne constitue pas une révélation.

"Greg Smith vient-il de se réveiller d’un conte de fée ?", s’interroge Tunku Varadarajan, éditorialiste de Newsweek International dans une tribune pour The Daily Beast, qui fustige l’"hypocrisie et le cynisme" consistant à faire croire à une prise de conscience tardive, après douze années passées au "cœur de la bête", qui lui "ont rapporté, au bas mot, 10 millions de dollars". "Goldman Sachs a connu des conflits d’intérêts depuis sa fondation (...) et n’a jamais été une entreprise de gentils bienfaiteurs, lance l’éditorialiste. Smith a rejoint la firme en 2000, au moment de l’éclatement de la bulle Internet, ce qui ne correspond pas à une période où, contrairement à ce qu’avance ce dernier, l’activité de la banque tournait autour de l’intégrité et de l’intérêt des clients."

Pour les traders, la lettre de Greg Smith ressemble plus à un règlement de comptes avec son ancien employeur qu’un réel repenti. Selon un trader qui l’a côtoyé à Londres,interrogé par Reuters, le banquier était mécontent de n’avoir pas pu atteindre la position de directeur général, car ses résultats commerciaux n’étaient pas à la hauteur de ceux désirés par Goldman Sachs. Pour d’autres, Greg Smith aurait démissionné en raison de la chute des bonus l’an dernier, en même temps que les bénéfices de la banque américaine.

BRISER L’OMERTA

Quelles que soient les motivations de Greg Smith, ce nouveau scandale soulève des questions sur les impulsions données par Llyod Blankfein depuis qu’il a pris les rênes de l’entreprise en 2006, estime le Washington Post. "Du point de vue des relations publiques, cet épisode est très nocif pour la banque, à un moment crucial pour elle", estime Andrew Stoltmann, un avocat en valeurs mobilières, cité par le quotidien. Ce nouveau scandale survient au moment où les régulateurs américains se préparent à finaliser la règle Volcker, qui vise à limiter les investissements spéculatifs des banques et qui devrait toucher durement Goldman Sachs.

Cet événément va créer un précédent, estime de son côté le Financial Times, qui y voit une fissure dans la culture du silence qui prévaut depuis les origines de cette institution vieille de 143 ans. "Davantage de banquiers sont maintenant prêts à briser l’omerta et exprimer leurs inquiétudes sur le fait que leur travail à la banque n’est pas aussi lucratif et agréable que par le passé. Certains, comme M. Smith, se disent préoccupés par la façon dont les clients sont traités", raconte le quotidien financier. "Lloyd Blankfein est un boulet à notre pied, assure au FT un directeur général, sous couvert d’anonymat. Les gens en ont marre de ses méthodes de management et veulent un changement."

"Ce qui est inhabituel dans cette affaire, ce n’est pas la critique de la banque, mais le fait qu’elle soit publique. Jusqu’à présent, Goldman Sachs a toujours réussi à maintenir ses querelles internes privées, et à tenir au silence les clients mécontents, confirme Slate. Le problème pour Goldman est que ses salariés n’ont plus peur de critiquer l’entreprise. L’enjeu va donc être d’éviter que d’autres suivent la voie ouverte par Greg Smith."

Contrairement à par le passé, Goldman Sachs va devoir prendre des mesures, concluent les analystes. "La lettre de M. Smith met en lumière un besoin urgent pour l’entreprise : décider une fois pour toutes d’appliquer ses quatorze principes fondateurs, et notamment le fait de faire passer ses clients en premier et rechercher des profits de long terme, et arrêter la comédie qui caractérise chacune de ses déclarations publiques, assure une autre analyse du Financial Times (lien payant). Au final, Goldman Sachs traverse un moment crucial de son existence. Et ce qui est triste, c’est que ses dirigeants ne semblent pas le réaliser."

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Audrey Garric


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