« Porter la liberté est la seule charge qui redresse le dos. »
Patrick Chamoiseau

Le devoir de philo

Gauchet et le crucifix de l’Assemblée nationale

Le philosophe considérerait que le symbole religieux pourrait rester en place

Le Devoir
samedi 31 mars 2007

Par Marco Jean

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel : tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l’enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi, à eux ainsi qu’à d’autres auteurs, de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un grand philosophe. Toutes les deux semaines, nous publions leur Devoir de philo.

Avec le battage médiatique sur l’accommodement raisonnable, la société québécoise a été plongée dans un questionnement sur les rapports entre l’État et la religion, de même que sur la place de cette dernière dans l’espace public. Le chef péquiste André Boisclair avait par exemple évoqué la possibilité, voire l’obligation, de décrocher le crucifix placé dans le Salon bleu de l’Assemblée nationale (Le Devoir, le 19 janvier 2007). D’autres ont proposé de le laisser là ou encore de le placer ailleurs au parlement (Le Devoir, 2 février 2007).

Aux yeux de plusieurs, la question du crucifix de l’Assemblée nationale peut paraître assez banale. Pourtant, le débat suscité par les propos de M. Boisclair semble avoir fait long feu. Il faut reconnaître que la présence d’un symbole religieux dans ce lieu est fascinante. Chercher à savoir comment on doit traiter ce crucifix permet de comprendre un peu plus la place de la religion dans notre société et ses rapports avec l’État.

Histoire politique de la religion

Pour ce faire, les réflexions de Marcel Gauchet sur la religion dans les sociétés démocratiques modernes sont parmi les plus éclairantes. Ce Français né en 1946 (historien pour les uns, philosophe pour les autres) propose une pensée complexe qui tente de comprendre globalement la situation de son pays, de l’Europe et, pourrions-nous dire, du monde occidental moderne en général.

Même s’il a entrepris une oeuvre philosophique, Gauchet s’abreuve aux différentes disciplines formant les sciences humaines et sociales. La démarche historique occupe toutefois une place importante dans sa pensée. C’est pourquoi son premier grand chantier, et peut-être son plus important, fut d’expliquer comment la religion a pu, au fil des millénaires, façonner les sociétés sécularisées et démocratiques que nous connaissons aujourd’hui.

Cette démarche, qu’il a qualifiée d’« histoire politique de la religion », est exposée dans son ouvrage majeur, Le Désenchantement du monde (Gallimard), paru en 1985. Contrairement à la signification que Max Weber lui avait donnée à l’origine, le « désenchantement du monde » ne signifie pas ici l’abandon de la magie comme technique de salut mais bien la « sortie de la religion ». Les sociétés européennes sont sorties de la religion au sens où celle-ci ne structure plus tous les secteurs de la vie privée comme ceux de la vie publique. Évidemment, les sociétés ayant hérité de la culture européenne, comme le Québec, sont dans une situation similaire.

Gauchet explique la sortie de la religion par la religion elle-même, et c’est là toute l’originalité de sa thèse. Un mouvement de dissociation entre le divin et l’ici-bas a été amorcé avec la naissance de l’État, environ 3000 ans avant Jésus-Christ. À l’intérieur de ce mouvement, le christianisme a servi de catalyseur à ce changement. À ses yeux, certaines idées de la religion chrétienne, notamment la notion d’incarnation, auraient rendu possible la sortie de la religion. Bien que critiquée en partie à cause de la vision un peu trop simplifiée de la religion qui s’y retrouve, cette thèse n’en demeure pas moins intéressante à parcourir.

Une lecture superficielle de Gauchet pourrait nous faire croire qu’il partage l’idée d’une disparition graduelle des croyances et des pratiques religieuses dans notre civilisation. Mais ce serait une erreur, car le penseur français souligne que bien des gens continuent d’avoir des convictions religieuses et même de vivre leur foi dans une communauté de croyances.

De l’hétéronomie à l’autonomie

Un certain usage ambigu du mot « religion » chez Gauchet n’aide certainement pas à la compréhension de sa pensée. La sortie de la religion dont il parle n’est rien d’autre que la sortie de l’« hétéronomie ». Autrement dit, les Occidentaux sont dorénavant, sur les plans social et politique, « autonomes ». Ils se conçoivent comme la seule source de l’ordre social, des lois et de la légitimité du pouvoir auxquels ils doivent se conformer. Les sociétés occidentales sont ainsi passées, en sortant de la religion, de l’hétéronomie à l’autonomie.

C’est le cas du Québec, qui est passé d’une colonie reliée à la France, monarchie de droit divin, à la société démocratique et laïque d’aujourd’hui. Jusqu’aux années 1960, la religion imprégnait plusieurs secteurs de la vie privée et publique au Québec. Et cela, même si le régime démocratique était en place depuis longtemps. Le fait que le gouvernement ait installé un crucifix dans la salle de l’Assemblée législative en 1936 avec l’objectif d’afficher son adhésion aux principes catholiques (Le Devoir, les 27 et 28 janvier 2007) montre l’influence de la religion sur la société de l’époque et ses dirigeants.

Arrive alors la Révolution tranquille, par laquelle le Québec bascule du côté de l’autonomie. L’Église catholique se retire des institutions publiques, les moeurs se libèrent et la majorité se définit dorénavant comme laïque. La croyance et la pratique religieuses demeurent, mais la religion perd de son rôle structurant. La société québécoise est sortie de la religion.

Pour Gauchet, la cause est entendue : les sociétés sorties de la religion le sont pour de bon. La religion peut certes encore structurer la vie d’une personne et, à la limite, d’une communauté. Elle ne peut cependant servir, pour une société, de loi publique ou de vérité officielle. L’exercice du pouvoir politique est par conséquent détaché de la religion. Le consensus social autour de la neutralité religieuse de l’État québécois en est une preuve concrète.

Puisque l’État est à présent séparé de la religion au Québec, il pourrait conclure qu’un symbole religieux n’a plus sa place dans l’enceinte où on prend les décisions qui engagent toute la société. En même temps, plusieurs voient dans cet objet une trace de l’histoire du peuple québécois qu’il faut garder. C’est ce qu’ont dit, entre autres, la députée Fatima Houda-Pepin et le nouveau député de Borduas, Pierre Curzi (Le Devoir, les 20 et 21 janvier 2007). En tenant compte de cet élément et en considérant que le catholicisme ne structure plus la société et n’influence plus la politique, Gauchet considérerait donc que le crucifix peut rester à sa place.

Identités religieuses

Selon Gauchet, les convictions religieuses se transforment en « identités religieuses » dans les sociétés sorties de la religion. Ces croyances continuent certes à guider l’existence de ceux qui les partagent. Cependant, elles servent aussi à construire leur identité personnelle. De cela découle le fait que bien des croyants souhaitent afficher leur appartenance religieuse sur la place publique. La reconnaissance de leur identité passe par la reconnaissance des composantes de celle-ci, dont leurs convictions religieuses.

Encore une fois, la situation actuelle du Québec est éclairée par les thèses de Gauchet. Le Québec étant une société pluraliste, les diverses identités religieuses qui s’y trouvent s’exposent publiquement. Le port de symboles religieux comme le hidjab ou le kirpan permet à des individus d’afficher une composante essentielle de leur identité personnelle.

Mais la reconnaissance des identités religieuses n’est pas seulement l’affaire des citoyens entre eux. Une nouvelle tâche incombe maintenant à l’État puisqu’il est appelé à reconnaître les diverses identités religieuses présentes dans la société. À ce sujet, Gauchet parlera de « politique de la reconnaissance ». Le droit accordé aux étudiantes musulmanes de porter le foulard dans les écoles publiques ainsi que l’écoute des autorités religieuses lors d’audiences publiques sont autant des marques de « reconnaissance » de la part de l’État québécois.

Cette reconnaissance accordée par les institutions publiques — à commencer par l’instance étatique elle-même — aux identités religieuses n’implique pas la disparition du caractère neutre de l’État en matière de religion.

Aux personnes qui craignent en ce moment pour la neutralité de l’État québécois, Gauchet répondrait de ne pas s’en faire. Au contraire, il verrait dans le pluralisme religieux de notre société le principe le plus efficace de séparation entre le domaine politique et la religion. L’État devant reconnaître de façon égale toutes les identités religieuses, il doit rester indépendant de chacune d’elles.

La présence du crucifix dans le Salon bleu pourrait ainsi apparaître comme une entorse à la neutralité religieuse de l’État québécois. Cela pourrait laisser croire que celui-ci privilégie une identité religieuse parmi toute celles qui coexistent au Québec. Nous avons toutefois vu que cet objet est conservé uniquement comme un symbole historique et non plus comme un symbole religieux.

Identité historique

Que penserait Gauchet de cette valeur historique reconnue au crucifix ? Le philosophe souligne que les sociétés sorties de la religion éprouvent beaucoup de problèmes à dialoguer avec leur identité historique. N’étant plus structurée par une religion qui rattache le présent au passé et qui maintient vivant ce lien, la société sortie de la religion connaît une « détraditionalisation radicale ». Selon Gauchet, il est difficile pour les contemporains de s’approprier le sens du passé qui les a constitués.

Encore une fois, le Québec offre l’exemple d’une société qui a du mal à interagir avec son histoire. À preuve, les controverses portant sur le programme d’histoire au secondaire. La transmission de l’identité historique des Québécois ne va pas de soi.

Pour affronter cette difficulté, Gauchet pense que les institutions religieuses peuvent être utiles. Puisqu’elles constituent des lieux de mémoire exceptionnels, elles peuvent contribuer à la transmission et à la perpétuation de la mémoire collective.

Et cela nous amène à penser que la transmission de l’identité historique québécoise passe par le souvenir du passé religieux de notre société. Les citoyens du Québec, peu importe leurs croyances et leurs origines, doivent se savoir appartenir à une nation dont l’histoire a été marquée par le catholicisme.

L’influence de cette religion fut telle que la négliger reviendrait à oublier d’où nous venons, donc qui nous sommes. Paradoxalement, la présence du crucifix — qui nous rappelle ce passé durant lequel la religion entretint des rapports étroits avec l’État — nous fait comprendre l’importance de séparer religion et politique.

Marcel Gauchet verrait donc dans le crucifix de l’Assemblée nationale un symbole ayant effectivement une grande valeur historique. À une époque où l’identité historique du peuple québécois est problématique, ce symbole ne peut alors que nous aider à garder présent à notre mémoire un élément crucial de notre passé. Et cela, sans que la neutralité religieuse de l’État en soit menacée.

Marco Jean, Étudiant au doctorat en sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal

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Vos critiques, commentaires et suggestions sont les bienvenus. Écrivez à Antoine Robitaille, arobitaille@ledevoir.com.

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