Gaston Miron - L’avenir à rapailler

samedi 10 avril 2010

Exit Rapaille, revoici l’homme rapaillé. Il fut un temps, plus sérieux et pas si lointain, où la simple idée de confier le code d’une âme collective, de l’esprit d’un lieu, capitale d’une nation de surcroît, à un psy de bande dessinée féru d’autopublicité eût soulevé, plus que de méchantes railleries, une véritable indignation.

On s’accordait alors à penser que ces chercheurs de clefs existaient déjà : c’étaient les bardes, poètes, chanteurs, écrivains, les Gilles Vigneault et les Gaston Miron, issus du peuple pour en exprimer les vérités profondes. Parmi eux, quelques-uns seulement ont su élever leur destinée individuelle à la hauteur du destin collectif. « Je sens le froid humain de la quarantaine d’années », écrivait Miron dans Art poétique. Il y a 40 ans paraissait le meilleur livre québécois jamais écrit, parce que toujours à écrire, à réécrire. Et la quarantaine de L’Homme rapaillé est devenue ce brûlant soleil qui illumine le printemps du Québec, d’avril en octobre.

Une bonne manière de célébrer cet anniversaire est de se procurer le récent recueil d’entretiens paru à l’Hexagone. La faconde de Miron est restée légendaire. Il fut le glossateur infatigable de ses propres écrits, une sorte d’anti-Jacques Poulin (dont le credo serait plutôt : tout est dans mon livre, rien à ajouter). Miron va au contraire multiplier toute sa vie les interventions hors oeuvre, essentiellement pour deux raisons, je crois. D’abord, s’il est un poète naturel, il est écrivain — homme de la chose écrite — par une sorte d’accident et s’en est abondamment expliqué. « J’ai toujours aimé vivre "ma poésie" plutôt que de l’écrire. Cela m’a rendu malade. [...] Je ne ressens nullement le besoin d’écrire et je suis satisfait de lutter sur le plan action [sic] et je m’exprime par l’action » (lettre à Claude Haeffely, citée dans l’entretien avec Jean Larose).

Au fil de ces entretiens, on découvre que le choix de la « non-écriture » chez Miron relève d’un mécanisme complexe. En surface, il y a l’urgence d’agir née de la prise de conscience de l’état colonisé de sa culture natale, qui l’amène à se faire éditeur et animateur de la scène culturelle dans les années 50. « Il y a certaines choses qui doivent être dites, et certaines choses qui doivent être faites, et peu importe qui les dit et les fait. » Mais cette urgence ne va pas sans une forme de culpabilité (le mot revient souvent) que l’action veut conjurer et dont Miron, d’interlocuteur en interlocuteur, explore ici l’ambivalence et les différentes facettes. À Larose : « [...] une culpabilité, je dirais, qui provenait de ma responsabilité sociale, c’est-à-dire que le temps que je passais à écrire, je me sentais coupable de ne pas être sur le front de lutte. »

Dans l’entretien avec Lise Gauvin, Miron fait ensuite remonter cette culpabilité à une anecdote bien connue des familiers de l’univers mironien : la découverte de l’illettrisme de son grand-père, bâtisseur de pays à Saint-Agricole. « Batèche de mon grand-père dans le noir analphabète », s’exclamait l’homme rapaillé. Et Miron : « Je me suis dit : il faut qu’il y ait un témoin de cette misère du noir historique de l’analphabétisme, il faut que ces gens-là existent sous forme de traces. » Lorsqu’il découvre par après, à Montréal, ce qu’il qualifiera de « catastrophe de ma langue », la culpabilité de Gaston va accéder à la dimension collective. « Il y a une grande souffrance à écrire en sachant que je suis carencé depuis toujours par la situation linguistique globale. » La culpabilité fait écrire, mais écrire rend coupable... Et l’acte d’écrire ressemble donc, chez Miron, à une « double contrainte », comme on le dit en psychanalyse, science dans laquelle le poète voit, en 1964, une des « clefs de l’homme », avec le christianisme et le marxisme.

L’idée de légende

L’autre raison pour laquelle la parole, chez Miron, va excéder à ce point le livre et devenir, pour paraphraser Eco, cette oeuvre sans cesse rouverte et interminée dont le personnage public alimente lui-même la glose, tient peut-être dans l’idée de légende. Miron créateur de sa propre légende, mais pour emboucher le ruine-babine et porter plus loin celles de nos pères. Les vers de Patrice de la Tour du Pin qui disent que les peuples sans légende sont voués à mourir de froid lui ont révélé sa mission. « [...] je devais, dans la poésie qui était la mienne maintenant, [...] donner à ce pays une légende au futur. » Et celle nouvelle légende des peuples, Miron la trouve dans la poésie moderne universelle, celle des Char et des Neruda, de l’engagement dans la totalité de l’homme.

Oublions la culpabilité. Ce qui fait écrire Miron, c’est aussi et peut-être surtout la beauté, du pays, de la femme, et de la grande transcendance d’amour qui délie sa langue entre les deux. Autre scène fondatrice du monde selon Miron : il contemple, enfant, de la maison de son grand-père accrochée à flanc de montagne, son fameux « triangle magique » de la vallée de l’Archambault, au coeur du vieux bouclier canayen, et se dit : « Un jour, je veux que tout le monde sache que cette vallée existe. » Du régional à l’universel : c’est déjà, à dix ou douze ans, le fil conducteur de l’homme rapaillé.

Petit-fils de portageurs et de braconniers, Miron le forestier se fera pêcheur de mots, nommeur de la réalité indifférenciée de son grand-père : les hirondelles bicolores, les martins-pêcheurs, les épervières, les épilobes, les clintonies, les érythrones, les trilles.

Miron, qui a fait sien le mot de T. S. Eliot selon lequel enrichir sa langue est la seule vraie responsabilité du poète, se révèle, dans ces pages, un remarquable penseur de notre épineuse situation linguistique. Avec des interlocuteurs aussi différents que Raoul Roy (le fondateur de la Revue socialiste, dont la fixation primaire sur les emprunts à l’anglais s’oppose aux propres bêtes noires de Miron : anglicismes de sens et de structure et autres calques de la vie agonique et schizolingue) et Gérald Godin, Miron se montre tel qu’en lui-même, passionné et passionnant, toujours pénétrant.

D’une part, Miron, moins versé que Godin dans la langue vernaculaire, se démarque de la littérature joual en ceci qu’il affirme vouloir « élever ma langue, la langue que je parle, au rang d’une écriture littéraire », ce qui n’est pas tout à fait la même chose que d’abaisser radicalement l’écriture jusqu’à la langue parlée. D’autre part, Miron ne semble pas voir tout ce que le processus de créolisation d’une langue peut avoir de dynamique. Exemple : les spark plugs de mon enfance ont donné la plogue, création linguistique bien de chez nous et entièrement originale. Bien loin d’un purisme constipé sur les bords, ce que Gaston Miron me donne l’impression de vouloir préserver, dans la langue commune, c’est cet espace de liberté qui est le matériau même de la pensée. C’est pourquoi la confidence que fait à Jean Basile, dans ces pages, Miron l’inextirpable, le « chiendent d’achigan », demeure d’actualité : « Je ne suis plus intéressé à écrire pour des morts culturels en sursis. »

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L’avenir dégagé
Entretiens 1959-1993
Gaston Miron
L’Hexagone
Montréal, 2010, 422 pages


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Livres - revues - 2010

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