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C’est exactement ce que beaucoup de Canadiens pensent des Québécois, en ce moment. Nous n’avons jamais été si peu pris au sérieux.
Trois jours avant le dernier référendum, des milliers de Canadiens anglais étaient venus nous implorer, les larmes aux yeux, de leur donner une dernière chance. Sans nous, le Canada serait une grande maison vide. Notre couple était assez fort pour survivre à cette vilaine crise conjugale. Ils essaieraient dorénavant de mieux nous comprendre. Et plus jamais ils ne lèveraient la main sur nous. Promis juré.
Les déclarations d’amour durèrent le temps des roses et firent rapidement place à la colère et au durcissement. Comment ces Québécois outrecuidants avaient-ils pu s’imaginer un instant qu’ils pourraient divorcer ? On prendrait dorénavant les moyens pour mettre fin à ces folies. Tout d’un coup, plus personne ne jugeait bon de se demander pourquoi les Québécois avaient pu sérieusement songer à faire leurs valises.
Depuis que Michael Ignatieff et des militants libéraux fédéraux du Québec ont ressorti cette idée de reconnaître que les Québécois forment une nation, les journaux du Canada anglais sont pleins des mêmes propos que l’on entendait au lendemain du référendum. Quels braillards insatisfaits et ingrats, ces Québécois, qui ne réalisent pas la chance qu’ils ont de vivre au Canada ! Ils habitent une magnifique maison, mangent à leur faim et trouvent encore le moyen de chialer.
Nous n’osons pas
La différence avec 1995, c’est que le reste du Canada dit, aujourd’hui, aux Québécois : Si vous n’êtes pas contents, la porte est là, vous savez ce que vous avez à faire. La majorité canadienne est maintenant convaincue que nous n’oserons jamais. Quand vous ne faites plus peur à personne, vos jérémiades sont agaçantes comme un adolescent qui écoute sa musique trop fort dans sa chambre. Mais un petit caillou dans le soulier canadien n’empêche pas celui-ci d’aller où il veut.
Comment blâmer les Canadiens de nous voir ainsi ? Nous gémissons sans jamais nous fâcher vraiment. Parfaitement incapables de nous dire quelles conditions devraient être réunies pour que le Canada reconnaisse le Québec pour ce qu’il est, la posture inoffensive et purement esthétique d’un Benoît Pelletier, par exemple, achève de convaincre les Canadiens que les Québécois sont des gens desquels on n’a décidément rien à craindre. Un peuple ne peut pas toujours être plus vigoureux que ses chefs.
Il est vrai que l’ambivalence a toujours été au coeur de la trajectoire historique des Québécois. Ce sont les francophones qui ont, les premiers, défriché, colonisé, construit ce qui allait devenir le Canada. Ils en furent progressivement dépossédés, moins par méchanceté de quiconque que par le poids du nombre. Y renoncer, surtout pour ceux qui ont connu les heures de gloire du Canada français, est un deuil terrible parce que cela revient à admettre que des ancêtres se sont battus en vain.
Pour dorer la pilule, des intellectuels font de notre impuissance collective une manifestation de raffinement tactique et de vertu ascétique. Un poids plume de la pensée comme Justin Trudeau est même venu nous dire que la nation est une idée dépassée : la québécoise, bien sûr, pas la canadienne, qui est évidemment d’une fulgurante actualité. Des jeunes se font dire que la vraie modernité est d’être un citoyen du monde : être chez soi partout. Cela dure habituellement le temps de deux voyages sac au dos au Népal et en Bolivie. On réalise ensuite que les arbres qui montent le plus haut sont ceux qui ont les racines les plus profondes.
Un jour, on demanda à Jean Chrétien quel Canadien il admirait le plus : Wilfrid Laurier, répondit-il. Il ignorait évidemment que, au soir de sa vie, en 1919, on demanda à Laurier qui devait lui succéder. Il répondit : « Ne choisissez pas un Canadien français, il ne peut rien faire pour les siens. »

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