En dépit des protestations de bonne foi, nos histoires sur les immigrants tournent à la phobie, en passe de se transformer subrepticement en xénophobie. Oui, il y a danger, mais il ne vient pas des autres, il vient de ce que nous ne sommes pas nous-mêmes et que nous ne prenons pas souvent les moyens de le devenir. Alors, avant d’exiger des autres qu’ils le deviennent à notre place...
Certes, présentement, l’indépendance n’a pas la pêche. Certes, notre gouvernement très provincial évite soigneusement de faire ce qu’il peut faire même en régime canadien. Certes, le Parti québécois se contente de placoter, Québec solidaire joue à Pruneau et Canelle, l’ADQ râcle les fonds de tiroir, quand ce n’est pas les fonds de cour, et le Parti indépendantiste se croit au Kossovo sans le connaître. Mais nous, à la boutique, au centre commercial, au restaurant, chez l’entrepreneur, sur le trottoir, quand nous retenons-nous de passer à l’anglais aussitôt que l’interlocuteur ne s’exprime pas d’abord en français ?
Neuf fois sur dix, parce que nous sommes pressés, parce que nous nous croyons polis, parce que nous nous imaginons cultivés ou mondialistes, parce que nous nous sentons magnanimes et surtout, tout bêtement, parce que, déjà annexés, nous en rajoutons par l’auto-colonialisme, nous répondons gentiment en anglais, nous acceptons le menu rédigé en anglais et la notice traduite à Toronto en charabia méprisant —alors que les versions en d’autres langues que le français, lorsqu’elles existent, sont impeccables. Même les meilleurs d’entre nous le font. J’ai côtoyé longtemps un poète-romancier-critique littéraire- professeur universitaire, avantageusement connu et dont la signature a déjà orné à peu près toutes les revues indépendantistes et radicales ; où qu’il fût, il suffisait de lui adresser la parole en anglais ou de lui tendre un menu ou une facture en anglais pour qu’il s’exécute gracieusement dans cette langue ; il ne constituait pas une exception. Dans ces milieux de petits-bourgeois "affranchis", ils sont toujours légion à se comporter de la sorte, même si, pour se dédouaner, ils se promènent ensuite avec des pancartes pour exiger une métropole en français.
Non, ni l’oeil du Cyclope ni même l’oeil de Dieu ne nous obligent à sacrifier à ce rite, la malédiction qui nous frappe vient de plus près et d’autant plus profond. Pour paraphraser Victor Hugo : « L’Anglais était dans sa tête et regardait Baptiste ».
Raymond Poulin
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