Hier encore, un Québécois c’était nous autres. Les Tremblay du Saguenay et les Lavoie de Ste-Foy, les Dumont de Rosemont et les Landry de Gaspésie. C’était le "viens icite chose" sous la Tour Effel et le "ayoye tab..." sur un tesson de bouteille à Acapulco. C’était nous avec nos grandeurs et nos misères, notre naturel désarmant et notre naïveté exceptionnelle, notre génie propre et notre quétainisme légendaire. "Cette pente au coeur qui ne trahit pas" disait Fernand Dumont.
Les choses ont commencé à se gâter après le Non de 80 lorsque les grands libérateurs de peuple sont passés du nationalisme linguistique au nationalisme civique.
Le projet initial, qui visait enfin à donner un Homeland aux Tremblay d’Amérique, après deux siècles de survivance et un éparpillement aux quatre coins du continent, s’est subrepticement transformé en nationalisme territorial. Comme si soudain les Sikhs de DDO, les Antillais de Côte-des-Neiges, les Italiens de St-Léonard, les Loyalistes de l’Estrie, les Jersiais de la Baie des Chaleurs et les Cris de la Baie James s’étaient mis à crier à la "nécessaire indépendance".
Et surtout comme si l’Etat-nation, qu’on réclamait en compromis à l’"ennemi héréditaire", au prix de l’abandon d’un pays grand comme un continent, et du largage de nos frères de la diaspora de Malliardville à Chéticamp aux mains des Red Necks francophobes, était devenu tout à coup une tare honteuse, trop réac dans les beaux salons, anachronique dans les grands colloques.
Une tare qu’il fallait maquiller dans un "Etat multiculturel francophone et moderne" (sic), un mini-Canada avec une fleur de lys à la place du chiffon rouge et le français seul en haut de l’affiche. Une tare qu’on ne pouvait même plus montrer à Puerto Rico, en Catalogne, en Corse, en Ecosse, en Slovaquie, en Slovénie, en Arménie, en Kabylie, en Palestine, dans les Pays Baltes, au Pays Basque, au Tibet, au Timor, chez les Kurdes et chez tous les p’tits peuples qui se cherchent désespérément une structure politique pour asseoir leur avenir (dire que depuis la moitié de ces peuples se sont libérés alors que nous, partis avec tous dans les sixties, et sans armée roug sur le dos, sommes toujours poignés dans le Gros Caca...)
Ca continué à déraper au milieu des années 80 quand, dans un effort d’ouverture totale, on a établi une première mondiale en fêtant les autres la journée de la Fête nationale ! Les rouleaux impériaux, les tacos et le couscous en plein 24 juin ! Vas-y à fond mon Jean Dorion. Au fond, dans le coin, à l’extrême-droite, sur une nappe à carreaux, de la poutine et quelques pâtés à viande. S’il vous reste un petit creux... Pas dérangeants les Tremblay.
On a atteint le summum du ridicule à la fin des années 80 lorsque, suite à une enquête poussée de la Mère de la nation nous annonçant la disparition prochaine, on s’est mis à appeler "Québécois" le dernier-Tamoul-débarqué-sans-papiers-à-Mirabel. Sous prétexte qu’il habitait maintenant le territoire, qu’il allait bientôt fréquenter le COFI, travailler pour un maudit boss anglais, avant de fonder deux PME de cinquante-deux employés et engendrer une belle famille de treize enfants vivants, tous premiers de classes à l’école française ! Sahid au pays des merveilles ? Non, Jean-Claude Leclerc et Gérald Leblanc trois fois par semaine.
Enfin, on a atteint le fond du baril, la veille du référendum de Charlottetown, quand Bernard Landry et autres-grands-libérateurs-de-peuple sont allés danser la salsa et le meringue pour des peanuts. Pour un mirobolant 5% de compassion souverainiste ! Moins que les sondages du National Enquire sur le fantôme de Memphis.
Il a fallu attendre les croisements de tableaux de l’ordinateur personnel de Monsieur pour qu’on sonne la fin de la récré. La fin d’une décennie où, à force de se peinturer dans le coin, de s’excuser devant la visite, de s’elvisgrattoniser, on est tombé à "Québécois francophones de vieille souche" !!!
C’est immanquable, à chaque fois que quelqu’un rentre dans la maison, au lieu de faire visiter, d’expliquer l’architecture et les fondations, pour finalement intégrer et assimiler la descendance comme chez tout peuple normalement constitué, on se cache sous la table pour réapparaître dans une pièce plus petite, sous un autre vocable. Comme si on était rien. Des deux de piques. Une tribu de croque-morts, de la neige jusqu’aux oreilles. Mortelle randonnée chez les Tremblay d’Amérique.
C’est ainsi qu’on est passé de la Nouvelle-France (le plus grand pays du monde au 18e siècle) au Canada, au Canada français, au Québec, au Québec francophone ; de Français à Canadiens, à Canadiens français, à Québécois, à Québécois francophones pour aboutir dans le hangar à l’iconoclaste "Québécois francophones de vieille souche". A cinq mots, ce n’est plus une identité, c’est du Elvis Gratton. Un acte de contrition. Une peau de chagrin. Un refus d’être.
Après avoir endormi l’élite à gogo avec "la nouvelle réalité montréalaise et l’ouverture sur le monde" voilà que les bonzes de l’intercul et du multicul nous imposent ce ridicule "Québécois francophones de vieille souche" pendant que notre label "Québécois" se retrouve distillé parmi tous ceux qui habitent le territoire. Comme si c’était raciste d’avoir un nom ! Comme si les Sikhs de Glasgow et les Jamaïcains d’Édimbourg étaient Ecossais. Et les Ecossais, réfugiés sous la table du pub, le kilt sous le bras : "Ecossais gaéliques de vieille souche" !
Au Japon, on est Japonais et les étrangers sont des Ganjis. En Nouvelle-Zélande, on est Kiwi ou Pommy. En Thaïlande : Thai ou Farang. Au Costa Rica, on est Tico ou Gringo. Idem pour toute l’Amérique latine. Aux Etats-Unis, on est American or Alien or Foreigner. Au Togo, Togolais ou Yovo. En Inde, Indien ou Sahib. En France, on est Français ou immigré. En Italie, on est Italien ou stranieri. Bref, partout Shakespeare triomphe : on est ce qu’on est et on ne peut pas être ce qu’on est pas. A moins de frôler la schizophrénie.
Désolé pour les âmes sensibles, les pleutres et les complexés de l’identité, mais si le Québec compte 7,6 millions d’habitants, il ne compte pas 7,6 millions de Québécois dans le sens ethno-culturel du terme. Et on va pas continuer à nier notre existence, on va pas se promener la queue entre les jambes sur la Catherine parce que le dernier Tamoul-débarqué-sans-papier-à-Trudeau se sentirait exclu et offusqué par notre langue française, notre culture québécoise, notre peau blanche et notre religion catholique !
Source ; commentaires à l’article d’Antoine Robitaille, Bock-Côté, citoyen polémiste

