Vigile a reproduit “L’homme-livre”, texte d’Odile Tremblay publié dans Le Devoir du samedi 1er mars. J’accroche au passage suivant de ce texte : « Si jamais l’indépendance s’accomplissait (mais on est loin du compte), elle devrait s’arrimer aux piliers d’une population jeune, ouverte sur le monde, bilingue et multiculturelle. Nous voici à l’ère des feuilles plutôt qu’à celle des racines. »
Très évidemment l’indépendance ne peut se faire démocratiquement qu’avec l’implication de toutes les générations, y compris celle des jeunes. Très évidemment aussi, ces jeunes doivent-ils, autant que faire se peut, parler une, deux ou trois langues autres que le français, langue commune ; et doivent-ils aussi s’ouvrir aux cultures présentes dans le monde. Mais, il faut le redire, ces capacités n’impliquent en rien l’institutionnalisation du bilinguisme et du multiculturalisme à la canadienne.
Puis il faut remarquer, encore, qu’on peut très bien être ouvert sur le monde même si on ne connaît qu’une seule langue. C’est tout simplement une donnée d’expérience. Christian Rioux a publié dans le même journal, il y a quelques jours, une chronique bien documentée qui abondait en ce sens. De quoi nous faire réfléchir sur notre compréhension commune et immédiate du bilinguisme. Pour le Québécois en général, être bilingue, c’est parler aussi l’anglais. Même s’il ne sait pas l’écrire. C’est pour lui une promotion extraordinaire : celle de pouvoir se situer au rang du colonisateur. Ne sautez pas trop haut tout de suite, je m’explique.
L’expérience du coin de pays où j’ai passé mon enfance me rappelle encore très bien les visages remplis de fierté des quelques-uns qui pouvaient s’adresser aux Anglais d’Edmundston et à ceux du Maine, l’autre côté de la rivière St-John. Imaginez, pouvoir par la magie de quelques phrases se hisser au rang de ceux qui avaient l’argent et exerçaient le pouvoir ! Et d’autre part, mon âge avancé m’a permis, au cours des 60 ans et plus passés au Québec à étudier, à enseigner et à côtoyer les gens de différentes conditions et régions, m’a permis de rassembler des expériences et souvenirs de rencontres, de faits, d’épisodes où des Québécois parlent de la connaissance de l’anglais comme signe par excellence de l’émancipation fondamentale. J’exagère à peine. Il y a encore et toujours, à mon avis, des relents d’un sentiment de colonisé dans l’emphase que l’on met chez nous sur le bilinguisme français-anglais. Ceci devrait sans doute être analysé plus longuement.
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Mais ce sur quoi je veux surtout revenir, c’est la formule jolie : “Nous voici à l’ère des feuilles plutôt qu’à celle des racines.” Nonobstant sa joliesse, l’expression est « misleading », dirait l’anglais. Elle rate la bonne direction. Elle est « irreführend », reprendrait l’allemand. Elle mène dans l’errance ou même l’erreur. Et le français dit tout simplement qu’elle « fourvoie ». Elle ne met pas sur la bonne piste. Elle manque la voie du vrai et juste dire.
Car elle laisse entendre que les feuilles peuvent se passer des racines. L’auteure veut ici parler du temps, du présent et du passé. Les jeunes d’aujourd’hui seraient comme ces feuilles rutilantes, légères et palpitantes dans la brise et la lumière du vaste ciel ; ils seraient libres de leur passé comme ces feuilles sont apparemment indépendantes des secrètes et sombres racines. Mais peut-on imaginer une ramée sans les racines de l’arbre ? C’est pourtant ce que l’on fait, sans doute inconsciemment, quand on représente un présent sans l’apport et le support du passé. Le présent retranché du passé.
Mais l’image des feuilles et des racines, à bien y penser, peut dire le temps autrement que ne le fait le passage cité. Comme la feuillée jaunie de l’automne retourne à la terre pour ajouter à l’humus nourricier des racines qui enverront en son temps la sève vivifiante pour l’apparition d’un autre feuillage, ainsi tout présent est toujours à l’âge de glisser dans le passé où il se joint aux legs qui l’ont précédé, enrichissant et renforçant le fondement d’où surgissent d’autres présents pour des avenirs projetés, dans l’ouverture d’avenirs projetés.
Il n’y va pas ici d’un simple exercice littéraire pour dilettantes désintéressés. Au contraire, c’est un enjeu d’une importance vitale dans le contexte québécois actuel. Il y va, en effet, de la compréhension de la temporalité concrète, existentielle. Temporalité impliquant les rapports de l’avenir, du passé et du présent dans un cycle incontournable. Celui précisément que laisse apparaître le phénomène de l’existence humaine comme ensemble d’allées et de venues dans le monde concret de tous les jours. C’est de cette manière qu’il y a de l’histoire. Et c’est parce qu’il en est ainsi, par exemple, que l’enseignement de notre passé dans les institutions scolaires revêt une importance majeure. Bien sûr, la conception contemporaine courante de l’histoire confine celle-ci dans le seul passé. Mais c’est une abstraction scientifique, un procédé de la science de l’histoire, qui a sa propre légitimité. Mais le savoir scientifique de l’histoire n’épuise pas la connaissance du passé. Celle-ci doit aussi comprendre les rapports du passé au présent et à l’avenir. Il faut comprendre que le passé n’est pas figé, qu’il s’épaissit, s’enrichit, se nourrit de tous les présents qui glissent sans cesse vers lui ; qu’il les conserve et les garde disponibles pour d’autres présents qui, de leur côté, surgissent toujours, selon le fonctionnement même de notre existence concrète, dans des projets d’avenir explicitement ou non expressément planifiés.
Dans cette perspective, il y a lieu de continuer nos discussions sur l’enseignement de l’histoire. Parce qu’alors on peut voir comment la connaissance du passé importe à l’avenir et au présent. Parce qu’alors aussi apparaissent bien myopes et manchots les politiques et leurs slogans qui ne visent que l’immédiat en se targuant d’être ainsi de leur temps. Et il en va de même pour ces politiques et leurs leitmotivs qui, soi-disant pour manifester de la vision, pour ne pas être accusés de passéisme, disent tourner le dos au passé et légiférer pour le futur, “celui de nos enfants”, pour employer la formule courante des politiciens. Abandonnant ainsi ce passé dit révolu aux complaintes des esprits chagrins et mélancoliques. Cependant, en réalité, ce passé n’est jamais révolu. Il l’est seulement pour la feinte de ceux qui prétendent pouvoir l’ignorer. Ce passé n’en reste pas moins toujours à l’œuvre dans tous nos projets personnels et collectifs.
Ignorer cet état de choses, c’est laisser des forces gigantesques agir à notre insu. Source des préjugés non reconnus. Le connaître et l’assumer, c’est composer avec ces puissances en les interprétant, c’est-à-dire en les mettant à contribution selon leurs aptitudes dans les incessants réarrangements de notre existence commune.
Fernand Couturier
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


