M. Nestor Turcotte se demande
« Comment faire pour unifier ce qui est disparate ? »
Il ajoute en ne retenant qu’une partie de la définition du vocable « unifier » :
« Selon le PETIT ROBERT, c’est rendre quelque chose unique et uniforme. C’est rendre semblables divers éléments que l’on rassemble. Pour unifier, il faut trouver quelque chose qui peut faire que les éléments dispersés puissent se fondre dans un ensemble. »
Or la beauté de la langue française consiste à attribuer plusieurs acceptions à un même mot, ce que semble écarter M. Turcotte. Ainsi « Unifier » veut dire effectivement « Rendre (des éléments) semblables, uniformiser », mais veut tout aussi bien dire : « Unir (des éléments) de façon à former un tout. » ; « Rendre (un ensemble) homogène, donner de la cohérence à. ». Ce qui n’engage pas les mêmes conclusions. En effet, ces autres définitions peuvent unifier ce qui est distinct, diversifié, pour ne pas dire « disparate »… pour en faire un tout cohérent, qui ne soit pas pour autant homogène et uniformisé. L’Union de la gauche en France était de ce type, elle a pavé à voie à l’élection de Mitterrand, une première depuis des lustres et jamais plus survenue depuis…
« On a essayé, en 1995, d’unifier ce qui était à mon sens impensable : le BLoc, le PQ, l’ADQ... »
On n’a pas « essayé » on est y est parvenu. On est parvenu à unir les souverainistes sous une même bannière du OUI à l’État souverain du Québec partenaire économique du Canada sans le Québec. Ce OUI a obtenu peu ou proue 50% des voix. Nous avons pu l’obtenir grâce à cette union. Et nous ne pourrons espérer mieux sans elle. Et l’union en question, n’a rien à voir avec jeter ce qui se présente à nous pour créer autre chose… Cela ce n’est pas l’Union de ce qui existe, mais le déni de ce qui existe qui invente autre chose…
« Vous rêvez encore d’unifier ce qui ne peut l’être. Parce que toutes ces options politiques n’ont rien en commun. »
Si elles ont pu avoir un OUI en commun, il n’y a aucune raison que cela ne puisse à nouveau se reproduire, en mieux.
« 14 ans plus tard, on voit le résultat. L’ADQ a abandonné la thèse souverainiste qu’elle défendait du bout des lèvres en 1995 ; » Un appui au OUI, suffit. Et, l’ADQ est devenu autonomiste, donc un parti qui rejette le statu quo de blocage canadianisateur, rejette toujours le Canada unilatéral imposé d’autorité sans se soumettre aux voix du peuple souverain. En fait donc un parti qui est en faveur de la fondation d’un État du peuple démocratique, pacifiste et souverain du Québec, nommément fondé par les voix du peuple souverain du Québec, qu’il soit ou non parti du Canada. Cela dépendra de la capacité et de la volonté du Canada de se soumettre aux voix du peuple. Ce qui est loin d’être acquis.
« … le PQ a abandonné sa thèse indépendantiste pour verser dans le confédéralisme » ; quand bien même, il est toujours question de s’opposer au Canada qui s’impose d’autorité sans se soumettre aux voix du peuple. L’alternative est la fondation d’un État qui soit nommément fondé par le peuple démocratique et souverain du Québec. Nous reste à convaincre ce peuple du bien fondé de se donner un État bien à lui, d’ici à ce qu’il soit appelé à se prononcer sur l’invalidité du Canada actuel ou sur la création de l’État souverain du Québec.
« … et le Bloc est parti dans le champ fédéral défendre les intérêts du Québec. Oups !...ses propres intérêts. » Voilà bien exprimé un dénigrement du politique qui fait bien l’affaire des canadianisateurs. Les politiciens sont tous des opportunistes.
« … Quant à QS, la souveraineté est au programme, mais ce n’est pas son fer de lance... » Il faut de tout pour faire un monde, c’est la diversité des points de vues réunie dans un même tout fédéré par un même but qu’il faut viser, non pas l’uniformisation par ailleurs dénoncée. Faudrait savoir, quant on défend sans opportunisme ses convictions, cela n’est pas suffisant, et quand c’est suffisant, c’est par opportunisme…
« Ils ont parfois le mot « souveraineté », mais très peu défini. Il y a autant de définitions du mot « souveraineté » qu’il y a de partis qui en parlent. » Quel est le problème ? Chacune participe à un tout congruent, ou pas… Ce tout congruent a déjà pu être fédéré sous un même OUI pas M. Parizeau, rien ne permet de conclure que tel tout ne peut se reconstituer, du reste, c’est la condition essentielle permettant d’espérer l’adhésion majoritaire du peuple souverain du Québec.
« Solution ? (si ce n’est pas trop tard)...investir le seul parti politique qui fait de la souveraineté son moteur d’action. Et je n’en vois pas d’autre que le Parti indépendantiste. »
Ici, c’est le syndrome de la génération qui s’est crue née de la Cuisse de Jupiter, ou de nulle part, en tant que génération sans histoire, sans passé, doté d’un seul enthousiasmant avenir, le pendant miroir du « Après moi le déluge » : « Avant moi le néant ». Cette culture qui a pavé la voix aux bébé-boom et qui à la faveur d’une guerre mondiale a cru qu’il ne lui suffisait pour s’en relever que de détruire ce qui ne faisait pas son affaire… Et tel quartier de la ville est vétuste, et je te le détruit pour construire à neuf ; et le parvis de l’Église est vétuste et je te détruis l’Église au complet ; les vielles valeurs sont poussiéreuses et je te les fout à la poubelle de l’Histoire… et rien ne peut nous résister, c’est le principe de croissance à l’infini, croissance de la population, croissance de la production, croissance de la consommation, les ressources sont inépuisables, le rouleau compresseur de la croissance et de la modernité doit tout écraser sur son passage… savoir vivre et tradition, la créativité spontanée nous fera inventer un monde nouveau…
C’est la même culture qui prévaut ici, les éléments qui sont devant nous ne sont pas exactement ce que l’on conceptualise, on s’en débarrasse, et on recommence. Sauveur messianique à la clé… et… s’il ne vient pas, il n’y a rien d’autre à faire que de l’attendre et en attendant de tout foutre aux poubelles de l’Histoire…
Ce « refus global » est bien à l’image d’une impasse qui nous voit aujourd’hui prisonnier d’une culture tout ce qu’il y a de moins durable… c’est la culture du consommer-jeter… de la désuétude programmée du n’importe quoi et son contraire pourvu qu’on ait l’impression que ça lave plus blanc que blanc, grâce au nouveau et amélioré et sur-amélioré pouvoir de l’agent blanchissant dernier cri et scientifiquement prouvé par des spécialistes qui sans lui nous livre à la préhistoire de la bactérie mangeuse de chair, ou de la vache folle, alors même que cette engeance a été provoqué par telle modernité...
« ... Mais comme les baby-boomers sont « ben » fatigués et qu’ils ne songent qu’à prendre leur retraite, que les jeunes sont bien plus occupés, en général, à pitonner sur leur ordinateur et à visiter le monde plutôt que s’occuper du pays qu’on voulait faire... »
C’est sûr que c’était bien mieux dans le bon vieux temps de la cuisse de Jupiter qui nous faisait penser réinventer le monde sur les ruines de ce que nous avons eu tant de plaisir à détruire…
« … il reste à trouver notre Obama qui fera toute la différence. Je ne le vois pas poindre à l’horizon. » Un Messie avec ça ?
Évidemment qu’on ne le voit pas poindre, même les juifs ne l’ont pas vu quand il est apparu !
Nous sommes un peuple élu en mal de Messie, tout nous est promis, mais il nous faut un Messie… en attendant, nous ne pouvons espérer mieux que de tout jeter ce qui se présente à nous aux poubelles de l’Histoire et recommencer à zéro pour construire l’autoroute de la souveraineté sur les ruines de tous ces vétustes quartiers anciens qui ne sont sous aucune considération de quelque utilité et valeur que ce soit… C’est ça un développement durable !?
Heureusement non !
Ce peuple sait bien que l’attente d’un Messie est vaine. Il a attendu en vain sans y croire cependant un Messie qui n’est jamais venu au printemps qui a suivi la bataille perdue du 13 septembre 1759, il a compris qu’il devait faire avec ce qui est son lot et avec ce qui se présente à lui. Survivre et se débrouiller avec ce qui lui restait de société déconstruite par la fuite de ses élites. La trahison des clercs est son lot et il fait avec.
Nous devons être des élites qui refusent la trahison en faisant corps avec le destin de ce peuple et avec ce qui l’a fait survivre. À commencer par cette trahison qui consiste déconsidérer les élites en les posant d’emblée comme opportuniste, alors que ce n’est pas le cas, du moins pas en général. À commencer par cette trahison qui consiste à renoncer à nos responsabilités en les remettant entre les mains d’éventuels Sauveurs, ou entre les mains de nos chefs en se contentant d’être de sévères gérants d’estrades incapables de participer autrement à la partie. Chacun, nous devons prendre nos responsabilités à commencer par suivre l’exemple de ce peuple. Faire de tout bois, même mort, un matériau utile, je rien jeter qui ne soit d’abord mil fois recyclé, courtepointes comprises.
Les jeunes ont compris… la Trad, la musique traditionnelle est remise au goût du jour, recyclée. Les valeurs de fidélité, de solidarité, de responsabilité rivalisent avec la pure jouissance hédoniste et ce n’est pas toujours le plaisir qui gagne, du moins pas ce qui nous parait être une corvée, comme avoir et élever des enfants. L’écologie et le sauvetage de la planète l’impose. La disparition d’une espèce est maintenant considérée comme le symbole d’une erreur et non plus quantité négligeable. Pareil pour les cultures et les langues, il en va de la diversité culturelle qui est une richesse et non plus un empêchement à l’UNION des sapiens.
Ce qui se présente à nous sont nos matériaux, nos ressources, souvent non-renouvelables. Il est maintenant admis qu’il nous faut plutôt que de les jeter aux poubelles, en tenir compte et faire avec, en y mettant le temps pour en prendre soin, pour les rénover au besoin. Voilà ce qu’il nous faut faire. On ne peut indéfiniment compter refaire indéfiniment le monde. Faire un monde, n’est pas seulement le réinventer de toutes pièces, c’est aussi faire avec ce que l’on a… et ce que l’on a est déjà beaucoup. De grands partis, de grandes organisations, de nouvelles, des petites aussi, des naissantes, tout cela pourrait, peut, former un tout congruent, aussi diversifié que ne l’est le monde. Cette diversité n’est pas un empêchement, au contraire. Il suffit de constater comment chaque élément peut être complémentaire, pourvu qu’il soit solidaire.
Un peuple uni jamais ne sera vaincu.
Pour faire cette union, il nous faut d’abord faire celle des souverainistes.
Le peuple ne fera corps avec une proposition souverainiste que dans la mesure où les souverainistes sont capables, acceptent de faire d’abord l’union de leurs forces. C’est-à-dire capables de faire en sorte que chaque composante soit solidaire des autres, dans la complémentarité et la solidarité. Il nous faut de grands partis de masse, mais aussi de plus petites unités capables de réunir ce qui ne peut l’être dans les partis de masse, à savoir celles et ceux qui ne se sentent exister que dans la marge, qu’en tant qu’agent de changement, donc, forcément autre part que dans ce que représente de poids et d’inertie une masse trop grande. Cependant, cette marge ne peut avoir de sens et de poids que parce qu’existe une page, une marge sans page n’est qu’une autre page, en tout point semblable dans laquelle existe une autre marge, à l’infini. Ce tout formant un livre pour peu qu’on accepte d’en faire partie solidaire… Et sinon, ce ne sont que feuille morte sans arbre pour les porter ensemble dans la concrète croissance d’un tout congruent.
La véhémence a sa place, parce qu’elle peut être entendue. Et elle peut l’être quand par ailleurs ne préexiste pas son contraire, le calme, la sagesse, voire la silence démissionnaire. Si tous sont véhéments, il n’y a que chaos et elle se perd dans le vacarme. Il nous faut une véhémence qui cesse de s’en prendre au calme… La véhémence a besoin du calme pour se faire valoir en temps voulu, et le calme a besoin de la véhémence pour exprimer ce qui bout en lui… Tout ça peut former un tout congruent, capable d’emporter l’adhésion…