Les oraisons funèbres ne sont pas mon fort. La facilité avec laquelle n’importe quel hypocrite venu peut sécréter des larmes d’attendrissement sur un mort, qu’il se met à aimer précisément parce qu’il a cessé de vivre, m’a toujours écoeuré. Préparez-vous, vous en entendrez jusqu’à plus soif de ces Tartuffe à propos du décès de Falardeau. Oh, ça n’ira pas sans mentionner au tournant, manière de paraître objectif, ses écarts de langage, tout en insistant sur la générosité profonde qu’il cachait sous ses chapelets de jurons et ses provocations.
Ben justement, ce qu’on nommait ses écarts de langage n’en étaient pas. Falardeau utilisait un registre vulgaire lorsqu’il dénonçait une faune dont le poli de surface masquait, aux yeux des petits-bourgeois formatés par la doxa, les crimes politiques, économiques et sociaux et culturels auxquels elle participait. Bref, il traitait le vulgaire par la vulgarité. Il faisait publiquement ce que la plupart d’entre nous pratiquons privément. Évidemment, une société n’est pas possible si ce registre devient le seul usité sur l’Agora, mais ses contempteurs oublient qu’une retenue trop souvent et trop longtemps corsetée risque de susciter à la longue des débordements bien plus dommageables que quelques cris du coeur bien sentis.
Ce qui choquait tellement les bonnes âmes, je crois, ne résidait pas dans les gros mots de Falardeau mais dans la mise à nu des vérités qu’il assénait, consentant aux scandalisés la seule possibilité de faire semblant qu’il ne parlait pas d’eux. Si seulement il s’était limité à son seul rôle de voyou du langage, ces bonnes gens vaccinés contre leur conscience auraient pu tout simplement faire mine de l’ignorer ou de se pincer le nez, mais il devient bien gênant, à la longue, de se convaincre, et de convaincre, qu’un artiste, un cinéaste, un patriote de sa trempe et de sa sensibilité gouailleuse et intègre n’a pas pesé ses injures avec autant de soin et de véridicité qu’il a poli son oeuvre.
Dans ta vie d’après la vie, Falardeau, tu auras tout le loisir de te taper sur les cuisses en entendant les oraisons qu’on va débiter à compter d’aujourd’hui. Enfin, on va connaître la plume et le visage des véritables Elvis Gratton, inconscients de l’être mais par là plus vrais que nature, qui t’ont servi de modèles.
Bon voyage, sacripant ! Au plaisir d’aller sacrer avec toi un jour qui n’est pas si loin.


