Essais québécois

Falardeau en mémoire

samedi 25 septembre 2010
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Je m’ennuie de Pierre Falardeau. De son entêtement à rappeler, à temps et à contretemps, la nécessité de l’indépendance du Québec. Quand il vivait encore, il m’arrivait de le trouver redondant et déplacé, de déplorer son radicalisme intimidant. Falardeau connaissait mes désaccords avec lui et les respectait. La dernière fois que je l’ai vu, en avril 2009, il me suggérait justement d’organiser des débats, entre nous, dans les cégeps, pour confronter nos points de vue. Il voulait se battre, comme un guerrier, pour la cause de l’indépendance. J’optais plutôt pour la pédagogie, la persuasion. Vivant, Falardeau me heurtait souvent, mais mort, silencieux pour toujours, il me manque.

C’est donc avec grande joie que j’ai reçu le plus récent numéro du Bulletin d’histoire politique, dont le dossier principal est consacré au « cinéma politique de Pierre Falardeau ». Un an après la mort du tonitruant polémiste, il fait bon se replonger dans le meilleur de son oeuvre, pour se remettre en mémoire cette parole forte, unique, irremplaçable.

« Falardeau savait parfaitement, écrit Normand Baillargeon, présentateur du dossier, qu’il n’est jamais aisé pour une oeuvre d’art d’être engagée sans, aussitôt, se perdre comme oeuvre d’art. [...] Comment Falardeau a-t-il résolu ce pérenne problème ? »

Mireille La France, historienne du cinéma, explore la question en se penchant sur « la figure du héros dans le cinéma de Falardeau ». Elle compare le traitement réservé aux événements d’octobre 1970 et aux rébellions de 1837-1838 par Michel Brault et Falardeau. Là où le premier choisit de montrer « le drame humain et le désarroi », note-t-elle, le second illustre « la révolte politique et la tragédie ». Brault met en avant « l’oppression, l’humiliation des victimes, mais jamais leur prise de conscience ni leur révolte contre cette oppression », ce que fait Falardeau, qui s’intéresse aux motivations des militants. Quand Brault, dans Les ordres et Quand je serai parti... vous vivrez encore, met en scène des victimes pour « alimenter notre mémoire et notre conscience », Falardeau, dans Octobre et 15 février 1839, chante « la révolte plutôt que l’apitoiement ».

Le chef-d’oeuvre d’art politique de Falardeau, pour moi, reste toutefois son Elvis Gratton, première mouture. Dans un très solide essai de réhabilitation des trois stations de ce chemin de croix du colonisé québécois que sont les Gratton 1, 2 et 3, des films « qui restent parmi les plus mal reçus et les plus incompris de l’histoire du cinéma québécois », Georges Privet rend enfin justice à ces oeuvres, qui « sont les seuls films à avoir examiné, de front et sur la durée, l’esprit et la réalité politique du Québec postréférendaire ; ce vaste no man’s land historique de résignation et de renoncement à travers lequel Gratton se promène tantôt en exploité, tantôt en exploiteur, mais toujours en collaborateur servile et inconscient d’un système dont Falardeau s’évertue à démonter les rouages ».

Quels autres films, demande Privet, ont eu l’audace et le courage de s’attaquer à autant de questions importantes pour le Québec ? Dans les Gratton, en effet, Falardeau s’en prend, par le détour d’un humour ravageur, au flou identitaire des Québécois, à l’arnaque des PPP, à la privatisation de l’espace public, à l’information-spectacle, au multiculturalisme trudeauiste et « au culte des entrepreneurs vedettes et du Québec triomphant à Las Vegas » ; il ridiculise l’aliénante passion des Québécois pour l’anglais et les artistes d’ici qui la nourrissent en créant dans cette langue étrangère ; il préfigure même le scandale des commandites.

Bien sûr, admet Privet, « les trois Gratton sont des comédies inégales et mal dégrossies ». À l’heure où le Québec s’extasie devant les pirouettes chromées mais insignifiantes d’un Cirque du Soleil désubstantialisé, leur vulgarité choque parce qu’elle « nous renvoie le reflet de nos Tannants et de nos Star Académies, de nos Gratton et de nos Chrétien, de notre confort et de notre indifférence, en somme, du tout et rien identitaire, culturel et esthétique dans lequel baigne un peuple à mi-chemin entre l’éponge et le caméléon, qui ne peut désormais plus se divertir qu’en s’oubliant... »

Pour Falardeau, explique son ami René Boulanger, la liberté, « c’est d’abord une aventure spirituelle, une conquête à l’intérieur de soi-même », contre l’Elvis Gratton qui nous mine. Pour la conquérir, l’illustrer ne suffit pas, « il faut montrer son contraire, la bêtise créée par les appareils d’asservissement », qui changent parfois de forme (comme Gratton, d’un film à l’autre), mais jamais d’objectif. Dans son emportement fraternel, Boulanger voit poindre, aujourd’hui, « une nouvelle génération politique différente de toutes les autres », « une cohorte révolutionnaire solidement imprégnée de la pensée transmise par Pierre Falardeau ». On se demande bien où.

Pour Falardeau, étranger à tout ethnicisme, était québécois celui qui faisait le choix d’embrasser la substance d’une expérience historique et culturelle particulière, la nôtre, et par là porteuse d’universel. Trop nombreux sont ceux qui restent à convaincre de la nécessité de faire ce choix.

Les femmes sujets au cinéma

« Entre la maman et la putain, écrit Thérèse Lamartine, le cinéma a oscillé et a servi en pâture une large et riche panoplie de ces légendaires figures archétypales. À la veille de devenir centenaire, il a cependant pris acte de la protestation planétaire des femmes. » Aussi, dans un opuscule intitulé Le Féminin au cinéma, la militante féministe et spécialiste du cinéma nous offre une sélection de cent films qui présente « les femmes sujets au cinéma, devant et derrière la caméra ».

On retrouve, dans ce répertoire finement commenté, des incontournables, comme Mourir à tue-tête, le troublant drame social d’Anne Claire Poirier sur le viol, et Le Procès de Bobigny, un téléfilm de François Luciani sur les circonstances à l’origine de la décriminalisation de l’avortement en France, de même que Polytechnique, de Denis Villeneuve, Trafic humain, de Christian Duguay, La Leçon de piano, de Jane Campion, et le méconnu Hors jeu, une brillante comédie dramatique de l’Iranien Jafar Panahi sur le sort réservé aux jeunes femmes modernes de son pays. Un bel outil, donc, qui nous invite à « explorer des destins et des désirs féminins », enfin à l’écran.

***

louisco@sympatico.ca


FALARDEAU : HOMMAGE AU COURAGE D’UN HÉROS


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