Évoquer les Patriotes de 1837-38 pour convier les indépendantistes contemporains à accepter le multi-trans-interculturalisme ou le nationalisme strictement civique, c’est une imposture et ça va faire !
Je suis un indépendantiste inconditionnel. Par conséquent, tant mieux si tel individu veut l’indépendance strictement parce qu’il croit que cela augmentera le PNB ou le taux de croissance. Mais je doute fort, très fort même, qu’un discours dénué de toute dimension identitaire convainque la multitude. Au sein de la fédération, le Québec n’est pas victime d’injustice en raison de sa seule situation géographique, ou de son seul climat, ou de quoi que ce soit du genre. Il est bafoué parce qu’y vit encore une majorité de langue française, une majorité canadienne-française, une majorité héritière des conquis de 1760. Et le mouvement indépendantiste contemporain est précisément né de la volonté d’assurer la survie et l’épanouissement de ce qu’on appelait naguère la nation canadienne-française.
À l’époque des Patriotes, le Bas-Canada était directement subordonné à la métropole britannique, mais pas encore mis en minorité à l’intérieur d’une structure politique plus vaste. Les élus du peuple n’y détenaient aucun pouvoir, les gouvernants étant nommés par Londres et responsables uniquement devant Londres. Le caractère antidémocratique du régime était flagrant, de même que le mépris des droits politiques et civiques d’une population massivement canadienne-française. Dans ces conditions, la lutte pour l’obtention du gouvernement responsable équivalait de facto à une lutte pour l’indépendance nationale et c’est pourquoi le recours à des arguments de type identitaire ne s’imposait guère.
Il en va tout autrement depuis l’Acte d’Union et notre intégration à une structure politique où nous sommes vite devenus minoritaires et le devenons de plus en plus. Tant à Ottawa qu’à Québec, les gouvernants sont élus. Nos droits politiques sont donc formellement, je dis bien formellement, reconnus. Du point de vue purement civique et non identitaire où MM. François Deschamps, Philippe Navarro et tutti quanti voudraient que nous nous placions tous, qu’importe à vrai dire que le parlement devant lequel le gouvernement est responsable soit celui d’Ottawa plutôt que celui de Québec ! Qu’ils préfèrent quant à eux celui de Québec, je m’en réjouis, encore que je ne vois pas à quoi cela rime de nier cette évidence que c’est parce qu’y siège encore une forte majorité d’élus canadiens-français.
En démocratie, la nation doit élire ses gouvernants ou, si l’on veut, être gouvernée par ses élus. Encore faut-il savoir de quel genre de nation on parle. Si la nation, c’est seulement la population à l’intérieur de certaines frontières, sans égard à la langue, à la culture et à l’histoire, alors, dites-nous donc, messieurs-dames, pourquoi diable une nation ici et une autre là ? Mais si la nation, c’est, au-delà bien sûr de l’origine ethnique, l’ensemble des individus qui se réclament d’un même héritage culturel et historique, alors là, la lutte contre l’impérialisme et le colonialisme reprend tout son sens et, du même coup, toutes ses chances de succès.
C’est une constante de l’histoire : les peuples soumis à une domination coloniale sans être mis en minorité sont privés de presque tous les droits politiques et civiques parce que l’octroi de ces droits, je le répète, équivaudrait de facto à l’octroi de l’indépendance nationale, ce à quoi s’opposent les métropoles. Mais aux peuples colonisés devenus minoritaires, ces droits sont en général généreusement reconnus parce que dès lors parfaitement compatibles avec le maintien de la domination coloniale. C’est pourquoi ces peuples-là, dont le nôtre, ne peuvent, dans leur lutte pour l’indépendance, se contenter de slogans comme « gouvernement responsable », « pas de taxation sans représentation » ou « à bas le déséquilibre fiscal ». C’est pourquoi ils ne peuvent faire l’économie d’arguments de type identitaire, des arguments auxquels eurent d’ailleurs recours les Rouges d’Antoine-Aimé Dorion, héritiers directs des Patriotes, dans leur lutte contre le projet de confédération. Et c’est pourquoi, enfin, ils doivent promouvoir une démocratie dont les acteurs soient les nations au sens culturel et historique du terme et non strictement les individus, les individus réduits à leur définition juridique, les individus coupés de leurs racines, les individus tels que les préfèrent et les façonnent les néolibéraux actuels, agents actifs de l’impérialisme anglo-américain.
Luc Potvin
Verdun

