Lettre ouverte au Devoir, suite au décès de Robert Lemieux, avocat et camarade, concernant l’article afférent publié par le journal susmentionné.
À la sympathique équipe de gais lurons du Devoir en général, et à M. Bernard Descôteaux, éditeur, en particulier :
Messieurs dames,
Comment vous décrire l’émotion qui m’a étreint à la lecture de votre désopilant article sur la mort de Robert Lemieux, qui comme vous nous le rappeliez fut l’avocat du Front de Libération du Québec, en plus d’avoir été accusé de conspiration séditieuse lors du fameux procès des Cinq.
L’ensemble de ce papier, signé par M. Bryan Miles, est somme toute plutôt honnête. Je n’ai pourtant pas pu m’empêcher d’y relever cette perle : « Un décès qui prive le Québec d’un deuxième pilier des droits civiques, deux mois après le décès de l’ex-juge en chef de la cour suprême, Antonio Lamer. »
Rapprocher un être de la trempe de Robert Lemieux à un juge en chef de la Cour suprême du Canada, fût-il habité du Saint-Esprit, voilà qui ne manque pas d’audace. Vous auriez pu aussi substituer à l’Honorable trépassé cet autre grand homme, réputé par tout le Canada comme un chevalier des droits individuels, l’immortel Pierre Trudeau. Rapprocher un homme que les révolutionnaires québécois n’avaient pas peur d’appeler camarade de celui qui l’a fait mettre en prison en compagnie de cinq cents personnes innocentes, ou de celui qui était chargé d’appliquer les lois du Régime qui ont rendu possible un tel crime d’État, après tout pourquoi pas ?
Moi qui croyais que La Presse était le seul journal satyrique à Montréal ! Les bouffonneries de cet organe, le ridicule consommé de sa ligne éditoriale qui éclabousse d’une crème rancie chacune de ses pages, sont depuis longtemps reconnus. Mais le Devoir ?
J’avoue que depuis un moment j’entretenais certains doutes à votre égard, comme d’autres peut-être parmi votre lectorat. Était-ce avant ou après que vous nous ayez demandé si le « pacifisme québécois » - c’est-à-dire ici le refus de participer au carnage pétro-politique au Proche Orient – constituait une « pathologie » ? Ou quand vous avez intimé que ceux qui s’opposaient aux changements climatiques étaient aussi atteints de maladie mentale ? À moins que ce ne soient vos délirantes charges contre « le démagogue Chavez », accusations qui seraient plus susceptibles de porter si elles ne s’accompagnaient pas d’une défense systématique de l’inattaquable bonne foi d’autres démagogues, pour peu qu’ils parlent la langue de Nixon ou de l’impératrice Victoria ?
Oui, depuis un bon moment je m’interroge : mais est-il donc possible que ces gens du Devoir soient sérieux ? Votre papier sur Lemieux apporte enfin une réponse, pour laquelle le Québec entier doit vous être reconnaissant : oui, décidément, le périodique d’Henri Bourassa n’est plus qu’une pantalonnade. Je me permettrais d’applaudir si mes mains n’étaient pas cramponnées à mon estomac. Ainsi me permettrai-je simplement de vous rappeler non pas votre devise mais celle d’une autre grande institution humoristique, disparue elle aussi, mais dont vous vous souvenez sans doute : « C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle. »
Votre dévoué,
Christian Maltais, être humain.


