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Entre identité inclusive et culture pluraliste : où en sommes-nous ?
Marie McAndrew
INM - Institut du Nouveau-Monde
samedi 20 janvier 2007


On pense souvent que le modèle québécois de gestion du pluralisme est, encore aujourd’hui, celui de l’interculturalisme, tel qu’énoncé en 1978 dans la Politique québécoise de développement culturel. Celle-ci est célèbre pour sa métaphore : l’arbre est la culture centrale définie essentiellement par un noyau francophone, auquel viendraient se greffer les branches des autres cultures. Bien que le gouvernement ait reconnu qu’il y avait « autant de façons d’être québécois », cette approche a été critiquée à cause du statut différent qu’elle semblait accorder aux citoyens dans la définition du projet collectif, et de la frontière rigide qu’elle supposait entre cultures et porteurs de culture. Il y a plus de 15 ans, l’Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration (1990), par le biais de son contrat moral, a donc proposé un projet plus inclusif et reflétant mieux la complexité et l’interrelation des identités et des appartenances dans les sociétés modernes.

On y reconnaissait, d’abord, que le pluralisme des styles de vie et des valeurs, bien qu’alimenté par la présence de personnes issues de l’immigration, était constitutif de l’identité québécoise, comme de toutes les grandes démocraties. Son expression individuelle et collective devait donc être régulée par les mêmes principes pour tous les citoyens : le droit de décider ou non si l’on conserve des parties de son héritage culturel ; le respect de limites communes basées sur les valeurs démocratiques fondamentales ainsi que l’acceptation, autant par la majorité que les minorités, du caractère incontournable de la transformation culturelle dans un contexte d’échanges intercommunautaires. L’énoncé tentait également de dépasser l’opposition dichotomique qui prévalait alors, et prévaut encore largement aujourd’hui, entre les Québécois de souche (vocable sous lequel il ne faut pas gratter beaucoup pour trouver les anciens Canadiens français) et les « communautés culturelles  ». Il appelait donc à l’émergence d’une nouvelle identité inclusive, où les Québécois de toutes origines pourraient se reconnaître, entre autres par leur capacité équivalente de l’influencer et de la transformer.

Ces objectifs, qui s’inscrivent dans une perspective de citoyenneté pluraliste ou de libéralisme renouvelé, sont, pour l’essentiel, ceux que les gouvernements successifs, qu’ils soient du Parti québécois ou du Parti libéral, ont poursuivi ces 15 dernières années. Il est donc pertinent de se demander aujourd’hui jusqu’à quel point ils ont été atteints.

Parmi les avancées indéniables vers la consolidation d’un modèle inclusif et pluraliste de nation, on doit signaler les importants efforts accomplis par diverses institutions publiques pour mieux refléter l’ensemble de la population québécoise. Quelles que soient les limites qui persistent à cet égard — probablement plus visibles aux yeux des minorités que de la majorité — il est clair, en effet, que la transformation pluraliste est amorcée. L’exemple de l’école, institution par excellence de production d’une identité commune, est particulièrement éclairant. Dans le cadre de la réforme de 1998, non seulement les anciennes structures scolaires confessionnelles ont-elles été remplacées par des structures linguistiques, mais l’intégration des jeunes immigrants et l’éducation interculturelle figurent désormais au coeur de ses mandats prioritaires. On a aussi noté une progression constante des attitudes positives des Québécois à l’égard de l’immigration et de la diversité culturelle durant toute la décennie, même si les francophones et les répondants des régions continuent à avoir un peu plus de réserve. Les contacts sont également de plus en plus fréquents — et généralement harmonieux — entre Québécois de toutes origines, au travail, dans les loisirs, au sein des institutions et dans leur quartier, même si un important hiatus entre Montréal et les régions persiste à cet égard.

Au sein des populations d’origine immigrante, l’accession des enfants de la loi 101 à l’âge adulte a aussi eu plusieurs conséquences positives. Il existe désormais une grande similarité chez les jeunes de toutes origines, en ce qui concerne les styles de vie, les pratiques culturelles et l’adhésion aux principes démocratiques. Qu’ils soient issus de la majorité ou des minorités, ils cherchent aujourd’hui à trouver un équilibre personnel entre leur identité, leur héritage culturel et leur appartenance citoyenne, ce qui induit des rapports moins polarisés que par le passé. La contribution d’artistes issus de l’immigration à la culture québécoise de langue française est également devenue significative.

Toutefois, malgré ces acquis, trop d’obstacles persistent encore pour qu’on puisse considérer que le virage amorcé est définitif. Il est d’abord évident que l’identité inclusive, en progression, demeure à géométrie variable. La frontière entre francophones de souche et communautés culturelles a bougé, mais elle n’a pas disparu. Les critères d’inclusion ou d’exclusion sont variés. Parfois, comme le signalait Dany Laferrière dans une chronique récente, c’est le clivage socio-économique qui est central : pour les jeunes rencontrés au dépanneur, il est un écrivain québécois, mais eux sont des membres de « gangs de rue » haïtiens. Dans d’autres cas, notamment lors des controverses relatives aux conflits de valeurs, le critère est formulé en termes idéologiques. Les bons immigrants qui respectent nos valeurs font partie du « nous » québécois. Ceux qui insistent pour préserver leur culture, même si pour ce faire ils utilisent la magna carta par excellence de notre projet citoyen, la Charte des droits et libertés du Québec, sont rapidement relayés dans le camp des fondamentalistes, extrémistes ou obscurantistes. Les controverses relatives aux limites de l’adaptation à la diversité et à l’« accommodement raisonnable » contribuent, certes, à la clarification de ce qui constitue une pratique légitime et non légitime en régime démocratique. Cependant, il est clair qu’elles donnent lieu à certains dérapages xénophobes.

Étant donné le caractère récent de l’intégration des immigrants aux institutions francophones, il est aussi plus difficile au Québec d’assurer l’inclusion égalitaire des membres des minorités. Bien que les Québécois d’origine immigrée participent de manière croissante aux grands débats sociaux à travers divers organismes et instances de la société civile, leur sous-représentation, dans la plupart des secteurs, continue de poser problème. De plus, la détérioration de la situation socioéconomique de la population immigrée, depuis 15 ans, et surtout celle des jeunes Québécois de deuxième génération, ne facilite ni la participation citoyenne à la définition d’une nouvelle culture, ni le développement d’un sentiment d’appartenance.

Si l’identification à la société québécoise progresse globalement au sein de la population d’origine immigrée, on y trouve donc désormais trois cas de figure de résistance : les anciens partisans, désormais discrets, de l’intégration à la collectivité anglophone canadienne ou internationale ; les déçus de la non-concrétisation du projet pluraliste, nombreux parmi les enfants de la loi 101 ; et enfin, les citoyens du monde dont l’appartenance primordiale se concrétise dans des réseaux transnationaux, économiques, religieux ou autres. L’invocation rituelle de l’ambiguïté du statut constitutionnel comme facteur explicatif à cet égard ne s’applique qu’au premier groupe. Quant au second, il suffirait de bien peu de chose, soit d’arrimer les paroles aux actes, pour répondre à leurs attentes. En ce qui concerne le troisième groupe, toutefois, la vision optimiste de l’équilibre entre identité citoyenne et particularisme ethnoculturel du contrat moral de 1990 n’offre guère de réponses. La coexistence de citoyennetés multiples sur un même territoire est, en effet, plus complexe que le « vivre-ensemble » au sein d’une société pluraliste.

Au vu du bilan qui se dégage de cette brève analyse, y a-t-il lieu de s’inquiéter ? Sans doute, et davantage que nous ne l’avions envisagé en 1990. Faut-il pour autant perdre confiance dans la capacité de la société québécoise de développer une identité inclusive et une culture pluraliste ? Certainement pas. Les acquis sont nombreux et une mobilisation citoyenne pour les préserver et les accentuer s’impose.

Marie McAndrew
Titulaire, chaire du Canada sur l’éducation et les rapports ethniques Professeure titulaire, faculté des sciences de l’éducation, Université de Montréal

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