Tout le monde reconnaît à Pauline Marois une grande expérience et une connaissance intime de la machine gouvernementale, mais bien des gens, y compris au sein du Parti québécois, affirment qu’elle n’a jamais eu un grand instinct politique. Serait-elle en train de faire mentir ses détracteurs ?
Peut-être bien. Chose certaine, cela fait deux fois en autant de mois qu’elle lance des opérations stratégiques délicates pour repositionner son parti.
D’abord, elle a écrasé les « purs et durs » sur la question du référendum dans une partie d’échecs à sens unique, dont le dénouement s’est joué devant les caméras de télévision, au conseil national de mars à Saint-Hyacinthe.
Puis, voici qu’elle vient de placer ses pions sur le grand échiquier du NOUS, un terrain occupé jusqu’à récemment par l’ADQ, en réclamant un renouvellement de la loi 101.
La manœuvre est doublement habile. Dans un premier temps, elle permet au PQ de se positionner en leader sur l’épineux dossier de la langue. Entre la timidité historique des libéraux sur le sujet et l’absence de politique cohérente de l’ADQ, le PQ revient, 30 ans plus tard, sur le terrain fertile de la loi 101.
Par ailleurs, en mettant de côté les aspects les plus controversés de son projet de loi sur l’identité (notamment l’obligation de maîtriser le français pour se présenter aux élections), Pauline Marois donne l’impression d’adoucir ses positions, de faire un compromis rassembleur.
Pourtant, elle va loin avec sa proposition de réécriture de la loi 101. Plus loin, en fait, que le PQ, et surtout que n’importe quel gouvernement du PQ, ne soit jamais allé. Aussi habile qu’elle soit, la stratégie de Mme Marois est purement électoraliste et vise, d’abord et avant tout, à récupérer quelques volatils points de pourcentage dans l’électorat francophone.
La chef du PQ dit présenter un remède pour un mal montréalais – l’effritement du français – mais elle cherche d’abord à courtiser les électeurs des régions, en particulier ceux du 450. Si cela a fonctionné pour Mario Dumont avec les accommodements raisonnables, pourquoi est-ce que ça ne marcherait pas pour le PQ avec son vieux cheval de bataille, la langue ?
Avant d’attaquer le 450, on verra la réaction des électeurs dans Bourget et Pointe-aux-Trembles aux partielles du 12 mai, un bon test de mobilisation. La précipitation de Mme Marois est tout de même surprenante puisque son critique en matière de langue, Pierre Curzi, reprochait lui-même au gouvernement le mois dernier de déposer un plan d’action avant de recevoir les recommandations du Conseil supérieur de la langue française (elles sont attendues en juin). Le fait que le président du Conseil, Conrad Ouellon, ait laissé entendre qu’il ne proposera pas de rouvrir la loi 101 a certainement incité le PQ à prendre les devants dans l’espoir de mettre le gouvernement sur la défensive.
La proposition de Pauline Marois de soumettre toutes les entreprises (et non plus seulement celles de 49 employés et plus) aux exigences de francisation de la loi 101 fouettera peut-être la base électorale nationaliste (on le verra dans les prochains sondages), mais il y a bien peu de chances qu’elle ne devienne effectivement loi un jour.
Ce n’est pas un hasard si les gouvernements successifs du PQ, qui a été au pouvoir 18 des 30 dernières années, n’ont jamais voulu s’aventurer sur cette voie. Dès 1976, le gouvernement de René Lévesque avait rejeté l’application de la loi 101 aux entreprises de moins de 50 employés, la jugeant trop coûteuse, mais surtout inapplicable. Les contrôles ne seraient évidemment pas plus simples ou moins onéreux aujourd’hui, 30 ans plus tard, avec 205 000 petites entreprises de 49 employés ou moins. Va-t-on envoyer des inspecteurs chez Fairmount Bagels, dans tous les bouis-bouis du Quartier chinois et dans les dépanneurs ?
Plus récemment, il y a quelques années à peine, le gouvernement Landry, par la voix de sa ministre de la Culture, Diane Lemieux, avait aussi rejeté le scénario aujourd’hui proposé par Mme Marois.
De toute façon, voudrait-on le faire que nous n’aurions pas les ressources en personnel. Il y a en ce moment, pour les 6000 entreprises de 49 employés et plus assujetties à la loi 101, quelque 60 « conseillers » à l’Office de la langue française qui ne suffisent pas à la tâche. Gardons les mêmes proportions : il en faudrait donc environ 2000 (qui ne suffiraient à la tâche pas non plus) pour l’ensemble des entreprises. Sachant que chaque conseiller coûte autour de 100 000 $ par année, faites le calcul : 2000 conseillers = 200 millions de dollars.
La protection de la langue française n’a pas de prix, mais il faudrait que la chef du PQ nous explique où elle va réduire les dépenses du gouvernement pour trouver de telles ressources financières.
Il ne s’agit pas de croiser les doigts et il est vrai qu’en matière de langue, les libéraux souffrent d’une timidité chronique, mais à l’opposé, Mme Marois a trop d’expérience pour croire qu’un problème aussi complexe se réglera par des solutions aussi simplistes que celles promises en fin de semaine. Simplistes et inapplicables.
Cela dit, la vaste expérience de Pauline Marois lui a aussi appris qu’il y a deux façons de secouer l’apathie des nationalistes : une bonne chicane avec Ottawa ou une crise linguistique. Comme le gouvernement fédéral n’est pas disposé en ce moment à se quereller, rester la deuxième option, la crise linguistique. Quitte à en provoquer une.
Source
http://www.cyberpresse.ca/article/20080429/CPOPINIONS05/80428259/6730/CPACTU (...)


