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Document - Fils de la Liberté et du théâtre
Le journal de prison inédit d’un patriote
Michel Lapierre
Le Devoir
samedi 14 octobre 2006


Titre VO : JOURNAL DE PRISON D’UN FILS DE LA LIBERTÉ

Description : André Ouimet, Typo, Montréal, 2006, 160 pages

« Faut donc aller en prison ? », demande André Ouimet, le président des Fils de la Liberté. « Oui, j’en suis fâché », répond courtoisement le chef de la police de Montréal. « Et moi bien plus », soupire Ouimet, le nouveau prisonnier.

L’action se passe en novembre 1837. Les Britanniques du Doric Club, organisation paramilitaire qui défend l’ordre établi et la monarchie, ont affronté en pleine rue les Fils de la Liberté. Ces derniers, partisans de Papineau, ont diffusé le mois précédent un manifeste pour protester contre les « soixante-dix-sept années de domination anglaise ».

En adressant ce texte « aux jeunes gens des colonies de l’Amérique du Nord », les Fils de la Liberté disent représenter la jeunesse patriote de Montréal : leur président, l’avocat André Ouimet, n’a que vingt-neuf ans. Ils soutiennent que la Grande-Bretagne a réduit leur pays à la « misère ». Pour le montrer, ils le comparent aux États-Unis, ces « républiques florissantes qui ont eu la sagesse de secouer le joug de la monarchie ».

C’est Ouimet lui-même qui nous décrit l’atmosphère de l’époque dans le Journal de prison d’un Fils de la Liberté (1837-1838), inédit présenté par Georges Aubin, spécialiste de la question. En mêlant l’humour noir à la colère, le prisonnier nous apprend qu’à son arrivée, les gardiens anglais chantent en choeur That Is a Traitor et Tie These Damned French Dogs.

Il y a plus de soixante autres patriotes détenus dans des circonstances semblables. Ouimet ne se plaint pas des soldats, qu’il juge dans l’ensemble « bien élevés et humains ». Il ne peut en dire autant des volontaires qui gardent les prisonniers et qui font preuve de chauvinisme britannique.

« Qui m’absoudra du péché affreux d’être canadien, descendant de Français ? », se demande Ouimet. « Vous êtes des cannibales ! », lance-t-il aux monarchistes, ces affairistes, ces parvenus coloniaux qui, à ses yeux, incarnent l’oligarchie anglaise du Bas-Canada. « Dans vos actes liberticides et tyranniques, vous pouvez être des dignes associés de la plus grande partie du clergé, et ce n’est pas peu dire », ajoute le prisonnier.

En s’éloignant de la prudence de Papineau, partagée par la quasi-totalité de notre mouvement émancipateur, Ouimet va au fond des choses. Il dévoile la cause première de l’esprit de soumission qui caractérise la plupart de ses compatriotes.

Ouimet est sensible à l’importance sociale du théâtre informel, cérémonial spectaculaire dont il exploite lui-même les ressources dans son journal. Ce voltairien sait que le monarchisme britannique, qui a donné un caractère fastueux et sacré à la domination coloniale, a trouvé un allié naturel dans le catholicisme étriqué d’un peuple infériorisé. Jusqu’en 1960, le clergé rivalisera avec les héritiers du pouvoir anglais pour entretenir théâtralement dans l’histoire du Québec un feu pas encore tout à fait éteint : le culte de l’autorité.

Collaborateur du Devoir




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