« La génération Y est trop privilégiée », affirme Javier San Juan, chef d’une entreprise mondiale de cosmétiques *. Ces jeunes nés entre 1980 et 1995 évoluent dans un contexte économique aux avantages considérables, où les expériences de prise de risque, assumées personnellement, sont trop rares. Ils vivent dans un environnement peu propice à un développement heureux de leurs aptitudes, voire dangereux pour leur insertion réussie dans la société.
Nous devons oser la confrontation, provoquer des défis et sortir nos jeunes de leur zone de confort. Nos enfants ont besoin d’épreuves pour suffisamment bien se préparer à diriger leur vie. Contrairement à ce qui existe dans d’autres sociétés, il y a, ici en Occident, des filets de sécurité familiaux et gouvernementaux qui permettent aux jeunes de quitter un emploi ou d’abandonner un programme scolaire, quelques mois après l’avoir commencé, et en trouver un autre facilement, après avoir pris une pause sabbatique.
Selon le thérapeute Philippe Jeammet **, c’est aux adultes d’assumer le rôle de passeurs, d’être des porteurs d’espoir. Y renoncer revient à abandonner l’enfant « …à la tyrannie de ses besoins et de ses contradictions, sans repère extérieur lui permettant de les réguler ». Vouloir être aimé de ses enfants entraîne toutes sortes de faiblesses et de facilités.
Pour survivre, les adolescents ont besoin que les adultes tiennent leur place et imposent leur soutien, leur compagnonnage et leur autorité, comme nécessaires et naturels. Plus que tout, ils ont besoin que ces mêmes adultes témoignent par leurs actes et dans leur être, de l’intérêt que la vie vaut la peine d’être vécue, par-delà des échecs, des souffrances et des inévitables difficultés.
Des parents sont déboussolés et éprouvent de plus en plus de mal à assumer leur rôle face à leurs jeunes. Ils ne veulent plus imposer de limites, au risque de voir leurs enfants patouiller au quotidien ou s’égarer, parfois jusqu’à mettre leur avenir, voire leur vie, en danger. Comme cette mère qui laisse dépérir sa fille anorexique, ou encore comme ce père qui n’ose pas forcer son fils qui se drogue, à accepter de l’aide.
Pareille attitude s’assimile à un abandon. Des jeunes sont en souffrance parce que leurs parents n’ont pas tenté d’arrêter leurs dérives. Philippe Jeammet, spécialiste de l’adolescent, écrit qu’il « …faut avoir été le témoin de cette renaissance possible, parfois après quinze ans de galère, pour regretter toute sa vie de ne pas avoir pu ou su empêcher d’autres de mourir ou de gâcher leur vie par des comportements qu’ils n’avaient pas choisis ».
Depuis quelques décennies, l’autorité a été assimilée à « un abus de pouvoir » comme s’il suffisait d’aimer ses enfants pour qu’ils s’épanouissent. Romain Gary constatait que « …d’être aimé si fort, si tôt, cela vous donne des mauvaises habitudes ». Ce n’est pas l’amour qui fait défaut ici, mais la légitimité des parents à tenir leur rôle d’adulte, quand la nécessité oblige. Cet amour doit être tempéré par la compréhension des vrais besoins de son enfant pour éviter les écueils, pour qu’il se développe sainement et épanouisse ses potentialités.
Pour prouver sa capacité à mener seul sa barque, le jeune doit prendre ses distances de ses parents et ne compter que sur ses propres ressources. L’autonomie est un besoin inné, un plaisir naturel, mais aussi un risque et une peur bien humaine. C’est le passage initiatique obligé. Être libre, ce n’est rien d’autre qu’être libre de maman et papa.
Si le jeune doute, s’égare ou n’a pas les ressources nécessaires pour faire ses choix, pour mener seul sa démarche et annoncer des résultats, il ira chercher auprès des adultes la confiance et les assises qui lui manquent, s’il sait ces témoins crédibles et disponibles à ses besoins.
Mais, il y a des limites à nos interventions humaines. Denis Diderot, le docte philosophe des Lumières, nous invite à désenfler nos boursouflures morales et culpabilisantes : « Nous croyons conduire le destin, mais c’est toujours lui qui nous mène ».
C’est à se demander parfois qui sont les plus vulnérables ? Nos jeunes indomptables et rebelles en cavale ? ou leurs parents trop préoccupés par leur stressante réussite professionnelle, leur tourbillon d’activités sociales ou leurs ateliers d’incessante croissance personnelle ?
Le PDG d’entreprise Javier San Juan et le thérapeute Philippe Jeammet exhortent les adultes à tenir – debout – leur place de parents : passeurs de vie, entre abandon et surprotection.
C’est en croyant aux tulipes qu’on fait éclore le printemps !
Gilles Châtillon
Références :
* Javier San Juan, président et chef de la direction de L’Oréal Canada, lors d’une conférence prononcée devant la Chambre de commerce de Montréal, le 18 mars 2008.
** Pour nos ados, soyons adultes, Philippe Jeammet. Éditions Odile Jacob, février 2008, 314 p.
Montréal, 20 mars 2008
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

