- Jean-Daniel Lafond, bonjour. Vous êtes un intellectuel engagé et un
documentariste qui a travaillé avec Pierre Perrault et Arthur Lamothe et
fait des films sur les felquistes Pierre Vallières, Charles Gagnon et
Francis Simard ainsi que sur l’écrivain Jacques Ferron.
Excellence, comment vous sentez-vous comme mari de la Gouverneure générale du Canada ?
Je me sens très bien. J’occupe le bureau de John Saul. Je vais vous
surprendre mais à l’époque je regardais Adrienne Clarkson et John Saul et
je me disais : la prochaine gouverneure générale devra être francophone et
du monde des communications. Qui pourrait-elle être ? J’ai pensé à Denise
Bombardier... à Nathalie Pétrowski... à Lysiane Gagnon... et j’ai pensé à ma
femme, sans le lui dire bien sûr. Moi, je pouvais être l’équivalent de John
Saul. Je n’y voyais pas d’objection. La fonction de gouverneure générale
est apolitique.
Vous n’avez pas pensé à Marie-France Bazzo ? On vous a traité de traitre. Est-ce que ça vous a fait mal ?
A Cuba et en Iran, se faire traiter de traître équivaut à une peine de
mort. Certains nationalistes sont des terroristes et des fascistes. Je
n’ai jamais été séparatiste. J’ai eu des amis mais ça ne veut pas dire que
je partageais leurs idées politiques. Je me suis querellé avec Francis
Simard mais je suis resté ami avec Pierre Vallières jusqu’à sa mort. Si je
fais un film sur l’Iran, ça ne veut pas dire que je suis devenu musulman.
Pourtant des souverainistes que vous appelez des séparatistes, c’est significatif cette connotation négative, ont cru que vous partagiez leurs options politiques. Donc ils se sont trompés à votre sujet. N’êtes-vous pas un peu comme l’intellectuel dans Ouragan sur la Caine, The Caine Mutiny qui s’esquive quand ça se corse. Ou comme le caméléon. Ça vous piquait intellectuellement de fréquenter des révoltés ou des non conformistes et de leur faire croire, comme Michaëlle d’ailleurs, que vous partagiez certaines de leurs aspirations ?
Je suis devenu citoyen canadien en 1981. Comme immigrant recevant la
citoyenneté canadienne, j’ai prêté serment d’allégeance à la reine
d’Angleterre. Je reste fidèle à ce serment. D’autre part, j’ai participé
par mes films, me semble-t-il, par mes livres, par mes fréquentations, par
ma présence dans une culture, à ce qu’on peut appeler l’indépendance
culturelle - et ça, pour moi, c’est fondamental - à une lutte identitaire
fondamentale. Je suis désolé, je n’ai jamais cru que je pouvais être
séparatiste. Je suis devenu Canadien par le Québec et je suis resté
Québécois, même au Canada. Ça, c’est fondamental.
Bon admettons que vous avez contribué par vos films à l’affirmation de l’identité du Québec. Mais vous vous êtes laissé toutes les portes ouvertes. Je comprends qu’on peut “sympathiser” avec des felquistes sans approuver la violence comme moyen d’action politique. Mais est-ce que la solidarité avec des gens engagés dans une lutte nationale est une chose que vous avez envisagée ?
En tant qu’intellectuel, tu essaies de garder une distance par rapport à
ton sujet et un esprit critique aussi. J’ai toujours eu des réserves sur le
nationalisme.
Ces réserves, vous les avez mises de côté pour embrasser le nationalisme “canadian” en approuvant le choix de Michaëlle d’être la représentante de la Reine d’Angleterre au Canada. Rôle apolitique avez-vous dit ? Ce n’est malheureusement pas le cas. C’est très politique que d’approuver la présence militaire en Afghanistan ; c’est très politique que de dire que les Québécois ne sont pas assez ouverts sur le Canada ; c’est très politique que d’aller en France pour le 400è de Québec et de tasser le représentant du Québec.
Ça ne justifie pas de se faire traiter de reine-nègre. Michaëlle en a
été blessée profondément. C’est de la pure méchanceté. Pettigrew avait
bien raison de dire que ce sont des louseurs. Moi j’ajoute que ce sont des
frustrés dont la pensée unique est un fardeau pour la société québécoise.
Ils ont une vision totalitariste de la politique. Et dualiste : d’un côté
les bons, de l’autre les méchants. C’est du manichéisme.
On vous attaque mais vous avez des compensations matérielles et symboliques fort appréciables. Ça vous permet de vous consoler.
Oui, on ne se plaint pas. On a une équipe de jeunes avec nous, c’est
très stimulant, C’est des jeunes qui croient au Canada. La vie de château,
les voyages, les courbettes, les applaudissements, les discours qui font
appel à l’émotion et aux valeurs canadiennes, c’est gratifiant. Mais
parfois je m’ennuie de la vaisselle.
Que vous l’admettiez ou non, vous avez choisi votre camp. Et vous faites de la politique. Votre esprit critique, c’était du vernis comme nous le voyons souvent chez ces grandes gueules de Français qui viennent dans la colonie. Ces intellectuels qui ne font pas d’amalgame et qui ont lu tous les livres.
Je savais que notre entretien se terminerait par le “Maudit Français”
classique. Je suis le type même du grand gringalet venu de France au Canada
pour refaire sa vie. Michaëlle a eu la nationalité française mais elle a
étudié en Italie et elle est plus Italienne que française. Je comprends
très bien que des souverainistes n’approuvent pas la fonction de
gouverneure générale mais tant que cette fonction n‘est pas abolie elle
existe et doit être occupée par quelqu’un. Pourquoi ne pas se réjouir
qu’une Montréalaise haïtienne occupe le poste si elle le fait avec dignité
et panache.
Tout en étant apolitique et en ne se laissant pas instrumentaliser par l’Etat canadien.
D’accord. C’est la leçon que nous retenons de la polémique récente. Nous
cesserons de faire du prosélytisme. Nous montrerons plus de respect pour
les centaines de milliers de Québécois et de Canadiens qui veulent des
changements dans le fonctionnement du Canada et qui ne sont pas béats
devant ce pays qui, malgré ses qualités et ses avantages, n’est pas sans
défaut.
C’est ce que nous verrons. Merci de cet entretien. Je m’en vais faire la vaisselle.
(source : Indicatif présent, entretien avec Marie-France Bazzo, 2005)
Robert Barberis-Gervais, Marie-Victorin , 4 juin 2008
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

