Essais québécois

Deux ténors de la droite simpliste

samedi 4 février 2012

Encensé par les chroniqueurs de droite du Journal de Montréal, Pour en finir avec le gouvernemaman est un essai simpliste qui reprend bêtement tous les poncifs de la droite économique québécoise. Réalisatrice du documentaire L’illusion tranquille (2006), la citoyenne Joanne Marcotte conclut, encore une fois, dans ce livre, à la quasi-faillite de l’État québécois, qu’elle attribue aux programmes sociaux trop généreux et à la puissance des syndicats. Selon cette admiratrice de Denise Bombardier, Richard Martineau et Mario Roy, la souveraineté est un projet dépassé et les lois du travail sont « beaucoup trop contraignantes pour les entreprises privées ». Marcotte propose donc de casser les syndicats, de réduire l’État à sa plus simple expression et de remettre aux individus le soin de s’en sortir par eux-mêmes. Méchant beau projet de société !

Juste pour donner une idée de l’idéologie de la dame, notons qu’elle qualifie Radio-Canada de « temple de la pensée gauchiste », qu’elle trouve les « lucides » et les membres du « Club des ex » trop à gauche et qu’elle présente Le Devoir comme « le quotidien étatiste pro-syndical du Québec ». Même le modèle américain, trop étatiste, ne trouve pas grâce à ses yeux ! On comprend donc que son idéal social se résume à peu près à une sorte de sauve-qui-peut radical. Ce délirant programme qui chante les vertus du capitalisme sauvage reçoit d’ailleurs l’appui, en quatrième de couverture, des propagandistes néolibéraux Nathalie Elgrably-Levy et Michel Kelly-Gagnon.

Pour le bien collectif du Québec, on ne retiendra donc rien de ce triste pamphlet, sauf, peut-être, sa critique du « pragmatisme » à la François Legault, une position insignifiante qui voudrait faire croire à l’existence de solutions techniques à des enjeux politiques. « Plus que tout, écrit Marcotte, nous avons besoin d’en finir avec la "tyrannie du pragmatisme" et de redonner leurs lettres de noblesse aux idéologies. » Nous sommes bien d’accord quant au principe. C’est la raison pour laquelle la droite libertarienne de Joanne Marcotte et les droites supposément pragmatiques des Legault et Charest trouveront la gauche sociale-démocrate sur leur chemin.

Duhaime contre l’État

Allié idéologique de Joanne Marcotte, avec laquelle il a cofondé le Réseau Liberté-Québec, Éric Duhaime est un commentateur hyperactif qui déverse sa vulgate néolibérale sur une foule de tribunes (CHOI-FM, LCN, V, Le Journal de Montréal, Le Journal de Québec, Sun Media). Sur un ton dégagé et détendu visant à donner l’impression qu’il ne s’agit que de rappeler des évidences, Duhaime balance des énormités sans se soucier de les appuyer, sauf par deux ou trois chiffres mal contextualisés. Pour illustrer, par exemple, l’échec du système scolaire québécois issu de la Révolution tranquille, il pointe le problème du décrochage, sans préciser que ce dernier était bien pire avant.

Dans L’État contre les jeunes, Duhaime défend essentiellement la thèse selon laquelle « la majorité de la population québécoise connaîtrait une amélioration de sa condition si l’État réduisait sa taille et comprimait ses dépenses ». Le thème générationnel, dans cet essai, n’est qu’un argument de vente pour habiller le propos principal qui se veut une critique en règle du modèle social-démocrate québécois.

« Au fil du dernier demi-siècle, écrit Duhaime, nous avons confié aux divers gouvernements le soin de répartir la richesse. Ils ont plutôt choisi de la détourner pour acheter des votes et gonfler la bureaucratie étatique. » En agitant le spectre de la dette publique qui nous mènera à notre perte, ce disciple de Jean-Luc Migué et de Friedrich Hayek essaie de convaincre les jeunes Québécois que les systèmes de santé, d’éducation et de garderies publics, le programme de congés parentaux, les régimes de retraite publics et les syndicats ne sont que des nuisances qui entravent leur liberté.

Duhaime affirme, par exemple, que « ceux qui ont moins de 45 ans aujourd’hui devront au cours de leur vie payer en moyenne deux cent mille dollars de plus en taxes et impôts de toutes sortes que ce qu’ils obtiendront en retour en biens et services publics ». Il faut le croire sur parole puisqu’il ne dit jamais d’où vient ce douteux calcul. Spécialiste des formules trompeuses chères à la droite économique, le chroniqueur de Quebecor ressort cette idée selon laquelle « chacun de nous travaille pour le gouvernement du 1er janvier jusqu’à la mi-juin de chaque année », c’est-à-dire pour payer ses taxes et impôts, avant de pouvoir commencer « à travailler pour lui-même et sa famille ». Le « gouvernement », faut-il le rappeler ici, ce sont les écoles, les garderies, les hôpitaux, les routes, la police, le système judiciaire et tous les programmes sociaux. S’il fallait payer ça individuellement, il n’est pas sûr que les gens ordinaires commenceraient à travailler « pour eux » avant la fin de l’année ! De plus, comme l’écrit J.-K. Galbraith dans L’art d’ignorer les pauvres, « les limitations qu’impose la fiscalité à la liberté des riches sont néanmoins bien peu de choses en regard du surcroît de liberté apporté aux pauvres [et aux classes moyennes, ajouterais-je] quand on leur fournit un revenu » et des services publics essentiels.

S’il fallait faire la liste de toutes les énormités contenues dans cet ouvrage, on n’en finirait plus. Duhaime affirme, notamment, que les syndicats ont plus de moyens que les patrons pour faire valoir leurs points de vue, qu’il faudrait, suivant l’exemple du Chili de Pinochet, privatiser les régimes publics de retraite (alors que la gestion privée de ces régimes coûte plus cher que la gestion publique et est souvent calamiteuse, comme on vient de le voir en 2008) et que les vieux, parce qu’ils sont plus malades que les jeunes, devraient payer plus cher pour leurs soins de santé et leurs médicaments (alors que, avec un peu de chance, nous serons tous vieux un jour).

Toutes ces provocations, de plus, sont assenées dans un style de parfait bonimenteur du patronat. Il est affligeant de constater qu’un tel discours trouve tant de tribunes.

***

Pour en finir avec le gouvernemaman
Joanne Marcotte
Francine Breton
Montréal, 2011, 200 pages

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L’État contre les jeunes

Comment les baby-boomers ont détourné le système
Éric Duhaime
VLB
Montréal, 2012, 168 pages


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