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Des médias plus ou moins accommodants
Paul Cauchon
Le Devoir
lundi 26 mai 2008


Alors, cette crise des accommodements raisonnables, c’est la faute aux médias, oui ou non ? Comme dans plusieurs autres domaines, le rapport Bouchard-Taylor pèse le pour et le contre.

Que les médias aient joué un rôle dans la crise, personne ne remet cela en question. Encore faut-il s’entendre sur la nature exacte de ce rôle.

Le grand constat de ce rapport, on le sait maintenant, c’est le décalage entre les pratiques véritables d’accommodements raisonnables, encadrées par les organismes qui ont à le faire, et la perception de la population, qui avait une vision « erronée ou partielle », écrit le rapport, des pratiques qui avaient cours sur le terrain.

Pour les commissaires, « l’emballement médiatique et le phénomène de la rumeur ont contribué à la crise des perceptions, mais elles ne suffisent pas à expliquer le mouvement de mécontentement » de la population, qui était lié à un « braquage identitaire », à un ras-le-bol, à une crispation devant des valeurs en transformation.

Contrairement à une idée qui circulait la semaine dernière, le rapport ne dit pas que les médias ont inventé la crise de toutes pièces. Le problème a « certes été amplifié par la couverture médiatique », écrivent les commissaires, mais « il existait des conditions favorables, un terrain déjà miné par des éléments d’insécurité, d’incompréhension, d’exaspération même. Autrement dit de fortes tensions préexistaient ».

On conviendra que le rôle des médias est de prendre le pouls de la population et que si celle-ci exprime une crispation, quelle qu’elle soit, ils doivent en rendre compte pour tenter de la comprendre.

Mais les médias ont-ils vraiment tenté de comprendre cette crispation ? Ont-ils joué un rôle d’apaisement ? Ont-ils plutôt jeté de l’huile sur le feu ? Voilà tout le débat.

Pour compléter leurs travaux, les deux commissaires se sont appuyés sur 13 rapports de recherche, que l’on peut consulter sur le site Internet de la commission Bouchard-Taylor.

L’un de ces rapports, un pavé de 230 pages rédigé par Maryse Potvin, une sociologue de l’UQAM, et trois autres chercheurs, analyse spécifiquement le travail des médias en 2006 et 2007, en scrutant à la loupe plus de 1000 articles publiés. Ce rapport, qui porte le titre L’Invention d’un débat, trace un constat assez désolant du travail médiatique.

Les médias publiaient des articles sur les accommodements raisonnables bien avant 2006, mais durant une période de quinze mois le rythme s’est accéléré de façon exponentielle. Alors que les articles concernaient auparavant la place de la religion dans l’espace public et l’accommodement des pratiques religieuses minoritaires, le débat s’est mis à englober l’intégration générale des immigrants et des minorités.

Tout en convenant que l’on peut être critique envers les accommodements raisonnables, Maryse Potvin écrit que « nombre d’observateurs ont soulevé qu’un espace d’expression de l’intolérance, voire du racisme, a été ouvert dans ce débat [...] Nous croyons qu’en mettant largement "en saillance" et "en scène" ce type de discours, les médias ont peut-être contribué à la montée de l’exaspération et de l’intolérance ».

Une grande confusion se dégageait des discours, ajoute-t-elle, alors que le cadre législatif ou politico-juridique qui encadre réellement la notion d’accommodement raisonnable semblait peu connu de la population et des médias. « Les médias ont recherché et amalgamé plusieurs incidents ou faits divers anecdotiques qui n’entretenaient que peu de liens entre eux », dit-elle.

L’équipe de Maryse Potvin passe en revue tous les médias en les citant, mais elle réserve ses critiques les plus sévères au Journal de Montréal, puisqu’elle écrit que ce journal « a, de manière répétitive, créé une mise en scène dramatique des situations, réelles ou imaginées d’accommodement raisonnable, en s’appuyant sur une opposition très nette entre les "Québécois" et les "Autres". Par ses titres et ses photos, il a construit une vision conflictuelle des enjeux et a attisé un sentiment de victimisation chez les membres du "groupe majoritaire" ».

Ce sera au Journal de Montréal de répondre à ses observations. Maryse Potvin explique également que la concurrence commerciale effrénée entre les grands groupes au Québec (particulièrement Quebecor et Gesca) semble avoir joué à fond dans toute cette crise, alors que tant Le Journal de Montréal que La Presse semblaient en constante rivalité pour trouver « le » dérapage eu matière d’accommodement raisonnable.

Ce que je remarque, toutefois, c’est que, dans leur rapport final, les commissaires eux-mêmes essaient de ne pas jeter de l’huile sur ce feu.

Bien sûr, le rapport Bouchard-Taylor rappelle qu’un sondage Léger Marketing publié en août 2007 révélait que 55 % des Québécois trouvaient que les médias réagissaient de façon exagérée aux demandes provenant des minorités religieuses. Les commissaires font aussi état des critiques exprimées par les journalistes eux-mêmes envers leur profession et leur travail, mais ils ajoutent que « un examen plus rigoureux montrerait une diversité notable dans le travail des reporters et celui des chroniqueurs [...] Au-delà des dérapages, plusieurs gens des médias ont tout de même fait leur travail très correctement ».

Dans toute cette critique des médias, on tient rarement compte, en effet, des dizaines et des dizaines d’articles qui sont régulièrement publiés et qui tentent d’expliquer et de comprendre, ou qui témoignent de l’intégration harmonieuse de citoyens des « minorités » à la majorité traditionnelle québécoise.

Évidemment, on ne retient ce que ce qui est spectaculaire, et la subtilité n’est pas toujours la plus grande force des médias. Un titre doit frapper fort et attirer l’attention, et un dérapage mineur est plus facile à monter en épingle, et plus vendeur, qu’un long reportage fouillé qui démontre ce qui fonctionne bien.

Pour les médias, la question n’est pas de mettre des lunettes roses et de nier les tensions qui vont continuer d’exister entre les différents groupes culturels. Il s’agit plutôt de viser à ne pas exacerber ces tensions et de tenter d’en saisir toutes les facettes. C’est ce qui s’appelle la responsabilité sociale des médias. Un concept très différent de la responsabilité commerciale...

pcauchon@ledevoir.com



Source
http://www.ledevoir.com/2008/05/26/191298.html

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