Je trouve tellement idiote la mise en opposition des luttes indépendantiste et féministe qui se déploie sur ce site comme si la liberté n’était pas une et indivise, comme si l’objectif de l’indépendance du Québec n’englobait pas toutes les espérances de transformation profonde de notre société, forgée au cours des siècles sur nos permanentes luttes revendicatrices pour notre autonomie dans tous les domaines de l’activité humaine, que je crois utile de publier, ici, ces deux textes de moi, qui exposent, de manière datée, certes, mais, malheureusement pas dépassée, à en juger par les écrits de nombreux vigiliens "pognés" qui ont peur de la liberté des femmes.
La Québécoise ne veut pas être l’égale d’un homme colonisé
Le 1er juin 1966, le RIN tient une assemblée monstre (10,000 personnes) à l’aréna de Montréal-Nord. Tous les candidats à l’élection du 5 juin sont invités à prendre la parole pendant quelques minutes.
L’allocution d’Andrée Ferretti
Bien qu’il ait un peu amélioré la condition de la femme mariée, le Bill 16 n’a pas opéré de transformations profondes au code civil et la femme mariée québécoise continue à être traitée comme une mineure.
Or, à l’article 150 du programme du RIN, il est dit que la femme sera reconnue du point de vue juridique comme l’égale de l’homme et qu’elle jouira de tous les droits politiques et civils du citoyen.
Cette mesure pourrait déjà être réalisée à l’intérieur même des cadres politiques de la Confédération, si nous avions des dirigeants moins bourgeois et moins timorés, car le droit civil relève de la juridiction des provinces. Pourtant, sans l’indépendance, que signifierait cette égalité pour la femme québécoise sinon qu’elle serait désormais l’égale d’un homme exploité par des étrangers pour des intérêts étrangers, d’un homme dominé, dirigé par un gouvernement étranger, d’un homme colonisé.
Or, la femme québécoise veut désormais être l’égale d’un homme libre. Et seule l’indépendance peut faire des Québécois des hommes libres parce que seule l’indépendance, en remettant entre leurs mains tous les pouvoirs politiques et économiques de se diriger selon leurs propres aspirations, selon leurs besoins, leurs intérêts fera des Québécois des hommes responsables. Et un homme libre est un homme responsable de lui-même, maître de lui-même.
Le colonialisme, lorsqu’il frappe un peuple, ne l’atteint pas que dans ses institutions politiques, économiques, sociales et culturelles, il atteint chacun de ses membres au plus profond de son être, il l’atteint psychologiquement : c’est pourquoi le colonisé se sent si souvent inférieur aux autres et se conduit par conséquent en inférieur. Le véritable drame du colonialisme se situe à ce niveau. Il infériorise les hommes, il les déshumanise. Et le peuple québécois n’a pas échappé à ce phénomène et c’est pourquoi il n’a pas produit de grands penseurs, de grands écrivains, de grands pédagogues, toutes branches de l’activité humaine où l’homme devient l’expression même de l’originalité et de la grandeur de l’âme d’un peuple.
Mais les Québécois se lèvent chaque jour plus nombreux qui refusent la domination, qui travaillent à leur libération, et nous, les Québécoises, nous les aiderons à devenir des hommes libres ; nous nous aiderons à devenir des femmes libres pour que nos enfants vivent dans un pays enfin à nous.
Le 5 juin, les Québécoises voteront pour l’égalité dans la liberté, pour l’indépendance du Québec, pour le RIN.
Égales, certes, mais à des hommes libres
Le Devoir, vol. 69, no 254, 2 novembre 1978, pp. 5 & 6.
Andrée Ferretti a prononcé le 27 octobre 1978 au cours d’une assemblée organisée pour les femmes et par les femmes des régions Montréal-Centre et Montréal-Ville Marie pour marquer le 10e anniversaire du Parti québécois, une conférence très remarquée sur le rôle des femmes, en particulier sur le thème du document publié par le Conseil du statut de la femme "Égalité et indépendance".
"Égalité et indépendance" paraît. Que voilà un document révolutionnaire s’exclame avec enthousiasme René Lévesque. J’ignore comment vous avez réagi à une telle déclaration. Pour ma part, je vous assure que j’ai été surprise et ravie de constater qu’il y a au moins une révolution qui trouve grâce à ses yeux et que ce soit précisément la nôtre. Un peu méfiante, je me suis toutefois demandé si ce n’était pas parce qu’elle n’est encore que sur papier. Ça fait moins peur au monde, c’est sûr et sans doute aussi à notre chef bien-aimé. Qui a peur de qui ? N’est-ce pas en train de devenir la question qui vaut le million ? Enfin, tant que ce ne sera pas celle du prochain référendum. Cependant, comme nous ne sommes pas ici à un spectacle de Jean-Guy Moreau, je ne pousserai pas plus loin ma petite caricature.
"Égalité et indépendance" a le mérite de démontrer que la question féminine n’est pas une question marginale mais un problème qui relève de l’organisation de la société dans son ensemble. Précisément pour cette raison, je vais tenter ce soir de montrer comment notre lutte pour la libération des femmes et notre lutte pour l’indépendance politique, économique, sociale et culturelle du Québec sont des luttes convergentes, des luttes qu’il nous faut mener de front.
Il est bien évident que nous devons continuer à lutter contre la domination spécifique qui s’exerce contre nous dans tous les aspects de la vie publique et privée. Mais il devient également évident que toutes les réformes amorcées depuis, disons, trente ans, n’ont pas modifié fondamentalement notre statut dans la société. Ne devons-nous pas nous demander, si, au contraire, ces réformes, en atténuant les injustices les plus criantes, ne constituent pas une nouvelle manière plus subtile, plus efficace, plus moderne de nous maintenir dans notre situation d’infériorité.
Nous devons nous défaire de l’illusion que nous pouvons attendre les changements que nous souhaitons d’une société comme la nôtre. Nous ne devons plus nous limiter à seulement remettre en cause notre statut dans cette société en réclamant plus d’égalité, plus de pouvoir. Nous devons remettre en cause la société elle-même pour en bâtir une nouvelle où nous aurons aussi pleinement droit à notre différence. Notre émancipation et celle de la majorité des Québécois sont liées et elles dépendent de notre détermination à poser les problèmes dans des termes politiques globaux, tout à fait nouveaux et qui correspondent à ce que nous sommes en tant que femmes québécoises.
C’est en effet un euphémisme que de dire que nous ne vivons pas sur la planète Mars, ou en Chine, ou même en Ontario. Nous vivons au Québec dans une société colonisée et dominée politiquement et économiquement par des intérêts étrangers qui accroissent sans cesse et sans limites leurs profits et leurs pouvoirs au détriment des besoins et des aspirations de l’ensemble des Québécois. Nous contenter de réclamer des droits et des pouvoirs égaux à ceux des hommes dans notre société, c’est laisser croire que la condition des hommes québécois est juste et satisfaisante. Or, pensons concrètement à nos pères, à nos frères, à nos maris, à nos amants, à tous les hommes de notre vie et de notre histoire. Pouvons-nous dire honnêtement que ce sont des hommes libres, qu’ils ne subissent pas comme nous les effets du colonialisme et de l’exploitation capitaliste. Voulons-nous vraiment ressembler à ces pauvres vaincus qui n’ont jamais su relever la tête jusqu’au bout. Voulons-nous même ressembler à leurs chefs qui, tout au cours de notre histoire et encore aujourd’hui, dès qu’ils exercent le moindre pouvoir, qu’il soit intellectuel ou politique, se détournent de nos grands projets collectifs pour ne plus se consacrer qu’à améliorer notre situation plutôt que de s’appliquer à la transformer.
Non, mesdames, nous ne serons jamais libres, ni indépendantes dans une société qui vit dans un état de dépendance généralisée. Nous devons, c’est certain, mener sans relâche, nos luttes spécifiques. (…) Nous devons toutefois les inscrire dans un combat plus radical qui se situe dans la perspective de l’abolition de l’oppression nationale et de l’exploitation capitaliste. Nous, femmes, ne savons-nous pas mieux que personne que sans indépendance économique, nous ne pouvons exercer la moindre souveraineté.
Cependant, si nous ne voulons pas aux jours des grands bouleversements nous retrouver dans la situation des Algériennes qui ont pourtant été des combattantes exemplaires, selon Jacques Berque, le grand analyste de la révolution algérienne, si nous ne voulons pas nous retrouver dans la situation des Russes ou des Chinoises, c’est-à-dire encore sous la domination des hommes, encore aux prises avec des doubles tâches, encore renvoyées à notre féminité comme à un vice, nous devons prendre l’initiative des débats idéologiques et des luttes concrètes, nous devons développer notre propre critique de l’économie politique et montrer que la division du travail en système capitaliste se fonde sur la division du travail dans la famille et qu’elle implique une division inégale non seulement des tâches mais de la distribution de la totalité du travail et des pouvoirs liés à cette répartition ; nous devons penser et définir le plus précisément possible le modèle de société que nous voulons instaurer.
Évidemment – et il n’est pas nécessaire d’être docteur en étapisme pour le comprendre – nous ne pourrons pas tout réaliser d’un seul coup.
Nous devons d’abord apprendre à parler. Car, même si les hommes ont l’habitude de nous traiter de grandes bavardes, nous n’avons en fait jamais eu droit à la parole, sinon pour répéter le discours des hommes. Même quand nous nous parlons entre nous, nous nous renvoyons l’une à l’autre l’image qu’ils nous donnent de nous-mêmes. Nous ne devons plus craindre d’intervenir dans notre propre langue, de déranger le discours masculin, en tant qu’il constitue, même dans ses formes les plus généreuses, comme en poésie, par exemple, le discours dominant. Et ce pouvoir, il ne tient pas de sa valeur intrinsèque, supposément parce qu’il serait plus rationnel, plus systématique, plus cohérent, mais bien parce qu’il réduit tout autre discours à ne parler que de choses secondaires. La politique, l’économie, les sciences, ce n’est pas l’affaire des femmes, n’est-ce pas ? Si elles veulent s’en mêler, elles n’ont qu’à mimer le discours des hommes. Avoir une pensée originale et surtout oser l’exprimer et la défendre, est depuis toujours le plus grand crime qu’une femme puisse commettre. Pour la punir, quand on ne la brûle pas sur les bûchers, on la ridiculise. Ou, plus subtilement, on reconnaît l’intelligence et parfois même la pertinence de son discours, s’il n’était pas, n’est-ce pas ? si entaché d’émotivité, de subjectivité.
Oui, mesdames, nous sommes émotives, nous sommes subjectives. Nous ne craignons pas les manifestations de notre affectivité. C’est précisément ce qui fait notre richesse, notre différence et, dans une perspective révolutionnaire, ce qui fera notre force. C’est parce que notre intelligence et notre cœur ne sont pas complètement contaminés par la rationalité contemporaine que nous pourrons en remettre plus radicalement en cause ses valeurs et ses réalisations politiques et sociales qui sont plutôt déprimantes si l’on se représente les injustices sociales, les guerres, les tortures qui existent dans le monde. Devant ces piètres résultats de la fameuse rationalité masculine, nous avons le devoir de commencer à mettre en œuvre notre propre rationalité. Ici, au Québec en 1978, à la veille d’un référendum capital pour notre avenir collectif, cela veut dire que nous n’hésiterons pas à nous battre farouchement tant sur le plan théorique que sur le terrain, pour l’indépendance politique, économique, sociale et culturelle du Québec. Nous devons aujourd’hui commencer à construire, tel que nous le voulons, le Québec de demain. Nous serons présentes au prochain Congrès du Parti québécois et nous réaffirmerons notre volonté à voir notre peuple accéder à la souveraineté pleine et entière, nous réaffirmerons notre volonté de devenir égales à des hommes libres ; nous serons présentes aux prochaines délibérations des Centrales syndicales et nous leur dirons, en tant que travailleuses, même si nous ne sommes pas toutes syndiquées, et pour cause (ce n’est pas facile et sans doute pas très payant de syndiquer des ménagères, des serveuses de restaurant, des « opératrices » de machines à coudre, etc.), que nous voulons qu’elles cessent de tergiverser et qu’elles prennent elles aussi à leur compte la responsabilité de notre libération nationale au lieu de se dérober derrière un économisme aussi mystificateur qu’inefficace ; nous ferons entendre notre voix en tout lieu et en tout temps pour dire partout et toujours, et à notre manière, ce que nous sommes et ce que nous voulons.
Néanmoins, même si nous lions notre émancipation au vaste mouvement de libération nationale que nous soutenons ardemment depuis deux décennies, cela ne veut pas dire que nous devons faire la moindre concession au nom de cette cause. Au contraire, nous devons accentuer nos luttes spécifiques, augmenter la qualité de nos revendications et en développer la qualité d’expression. Chaque combat, chaque victoire doit être pour nous l’occasion de mieux nous équiper pour instaurer une nouvelle forme d’organisation sociale qui nous ressemble. Chaque progrès particulier constitue un progrès général, en ce qu’il nous fait prendre conscience que nous pouvons réussir, nous rendant ainsi moins utopique notre rêve d’un Québec libre dans lequel les hommes et les femmes enfin libres s’aimeront dans l’égalité et le respect mutuel.



