Essais québécois

Des apôtres d’Hitler au Québec

samedi 10 avril 2010

Affiche électorale d’Adrien Arcand en 1949
Photo : Lux

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À la lecture d’Adrien Arcand, führer canadien, une question se pose : fallait-il consacrer un ouvrage aussi important à un tel dérangé du chapeau ? Dans leur classique Histoire du Québec contemporain. Le Québec depuis 1930, Linteau, Durocher, Robert et Ricard règlent la question en deux paragraphes et qualifient de « marginal » le discours d’Arcand. L’historien Jean-François Nadeau, directeur des pages culturelles du Devoir, a soupesé les enjeux de son projet avant de se lancer. Devait-il laisser le phénomène Arcand, qui « n’a jamais fait l’objet d’une étude globale », sous la poussière ? Était-il pertinent de déterrer le souvenir « d’un homme pathologiquement haineux » ?

Revenir en détail sur cette affaire comportait le danger « d’en trop grossir l’importance », mais ne pas le faire n’allait pas sans risque. « À force de minimiser la place du fascisme canadien dans l’histoire canadienne, écrit Nadeau, on a fini par se faire croire bêtement qu’il devait être tenu éternellement pour insignifiant. » Or, comme on ne saurait tenir l’ignorance pour libératrice, Nadeau, avec raison, a choisi d’aller de l’avant. Le passé qu’il met en lumière n’est pas beau, sauf pour les têtes brûlées qu’excite la croix gammée, mais doit être connu. Nous avons eu, nous aussi, nos monstres.

« Long comme un jour sans pain, presque frêle, le port de tête martial, Adrien Arcand a la parole facile et le verbe haut, résume Nadeau avec un art de la description consommé. Ses traits anguleux accentuent une sorte de charisme énigmatique et quelque peu contradictoire. » Cet homme jovial, en effet, deviendra « une sorte de livre vivant de la haine » ; ce catholique conservateur communiera au paganisme hitlérien.

Né en 1899 à Montréal, Arcand est le fils d’un syndicaliste progressiste. Dans les années 1920, il suit un peu les traces de son père en tenant la chronique ouvrière dans La Patrie et en tentant, plus tard, de fonder un syndicat catholique à La Presse, où il est journaliste aux faits divers et critique musical. Cette dernière audace entraînera son congédiement en 1929, une injustice qui le marquera à vie.

De l’humour à la haine

Pour se venger de son ancien patron, Arcand lance un journal satirique, Le Goglu, qui frappe sur les élites de la province en usant de la caricature et, parfois, du joual. Rapidement, l’humour vire au pamphlet et flirte avec la tentation fasciste d’un chef providentiel. Camilien Houde, maire de Montréal, séduit Arcand, qui déploie un discours antimoderne en chantant les vertus de la campagne et en dénonçant la ville, le cinéma, les mesures sociales et le désordre capitaliste.

En 1930, la crise des écoles juives (Taschereau propose la création d’un réseau scolaire public juif séparé) fait éclater au grand jour le violent antisémitisme d’Arcand. L’homme a trouvé son combat. Il renie Houde et se lance à fond de train dans la haine des Juifs, accusés par lui de monopoliser la finance et d’être communistes ! Arcand, temporairement financé par les conservateurs fédéraux de Richard Bennett, se dit favorable à la création de ghettos pour les Juifs et, à partir de 1932, se réclame ouvertement d’Hitler.

Son fascisme, toutefois, est un amalgame bâtard de conservatisme canadien-français, de catholicisme, de corporatisme et, surtout, d’antisémitisme. Il s’inspire surtout du fascisme impérial anglais, un modèle qui fascine aussi Ribbentrop, futur ministre des Affaires étrangères d’Hitler, qui fréquente le Canada et le Québec anglophones de 1910 à 1914. Arcand, contrairement à plusieurs personnalités québécoises tentées par le fascisme dans les années 1930 (notamment Pierre Dansereau,
André Laurendeau, Lionel Groulx, Paul Bouchard, Michel Chartrand et Jean Marchand), est un ardent fédéraliste, affirme qu’« un Québec indépendant serait à la merci des Juifs » et prône l’idéal monarchique britannique. Les mouvements qu’il dirigera feront « un usage constant de la langue anglaise », nous apprend Nadeau dans cette instructive visite guidée du fascisme à la canadienne-française.

Jusqu’en 1940, le führer en herbe, qui bosse désormais à L’Illustration nouvelle, un journal financé par Eugène Berthiaume, ennemi juré de son beau-frère qui contrôle La Presse, fera dans l’activisme politique en fondant des partis fascistes (le Parti national socialiste chrétien deviendra le Parti de l’Unité nationale du Canada, à la suite d’une alliance avec les fascistes canadiens-anglais) et en produisant à tour de bras de la littérature haineuse, même sur cassettes, pour rejoindre le public populaire qui constitue l’essentiel de ses troupes.

Obtient-il du succès ? Malgré les prétentions mégalomanes du chef, Nadeau en doute. Ses recherches le portent plutôt à conclure à la relative marginalité du discours d’Arcand. Ce dernier, en effet, est rapidement condamné par l’Église officielle (même si certains membres du bas clergé adhèrent à ses thèses), peine à financer ses feuilles délirantes et « ne jouira jamais d’un pouvoir suffisant pour attirer à lui un très vaste spectre de l’opinion publique ». Ces constats offrent un peu de réconfort quant au Québec de nos grands-parents.

En 1940, Arcand est interné à Petawawa, victime de la Loi des mesures de guerre. Il n’en sortira qu’en 1945, détenteur du « record d’internement en temps de guerre parmi la fratrie de fascistes du monde anglo-saxon ». Il contestera, ensuite, son emprisonnement, avec l’appui de Pierre Elliott Trudeau, jeune étudiant en droit opposé à la Loi des mesures de guerre !

Après-guerre

Le führer canadien sort-il assagi de cette expérience ? Pas le moins du monde, illustre Nadeau dans la section la plus surprenante et la plus originale de son ouvrage. Toujours aussi enragé, le fasciste appuie officiellement l’Union nationale de Duplessis, qui le récompense bien, mais ne change rien au fond de sa pensée. Il s’oppose à la création de l’État d’Israël — il voudrait déporter massivement les Juifs à Madagascar —, traite des Noirs comme d’un « problème », se prononce contre la théorie de l’évolution, l’avortement et la liberté de presse. Négationniste militant, il nie tous les crimes du régime hitlérien et qualifie d’« imposture » l’extermination des Juifs. Le triste Ernst Zündel puisera chez lui les matériaux de son propre délire. Sur la scène québécoise, Arcand méprise le FLQ, dont un des membres, Jacques Lanctôt, est le fils d’un de ses fidèles lieutenants, qu’il décrit comme « une marionnette aux mains de pouvoirs étrangers ». Le fascisme pancanadien, d’inspiration britannique, restera son idéal, jusqu’à sa mort en 1967.

Pour réaliser cette biographie détaillée, solidement étayée et rédigée avec allant, Nadeau a dû faire preuve d’une abnégation qui l’honore. Bourgault, sujet de sa première grande biographie, c’était, d’une certaine manière, sa famille. Avec Robert Rumilly, l’homme de Duplessis (Lux, 2009), l’historien explorait déjà les noirceurs de notre histoire intellectuelle. Avec cet Adrien Arcand, führer canadien, il nous entraîne dans l’horreur et l’indignité, dans la pensée venimeuse d’un homme qui fait honte au passé québécois. Le fallait-il ? Oui, pour rappeler que le Québec ne fut pas totalement étranger à cet égarement mondial et que la vigilance à cet égard, aujourd’hui encore, continue de s’imposer.

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Adrien Arcand, führer canadien
Jean-François Nadeau
Lux
Montréal, 2010, 408 pages


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Livres - revues - 2010

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