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Dérapage
Marie-Andrée Chouinard
Éditorial - Le Devoir
mercredi 11 juin 2008


Le sociologue Gérard Bouchard agite ses baguettes pour rappeler certains membres de sa « famille » à l’ordre et au calme. On s’interroge : qui donc ici joue le rôle de fauteur de troubles ?

Craignant un dérapage inutile, Gérard Bouchard a senti le besoin de prendre la plume pour rectifier les « faussetés colportées » autour du rapport dont il est le coauteur. Au passage, il écorche ses détracteurs et se défend d’avoir négligé le groupe majoritaire québécois.

Selon M. Bouchard, des « ténors nationalistes » seraient en train de « prendre l’initiative du débat pour lui imprimer une orientation néfaste », comme il l’écrit dans une lettre parue hier dans les journaux. Pire, ce détournement serait susceptible de « creuser des clivages ethniques et d’instituer des tensions » entre Québécois.

Le sociologue, éminent intellectuel et coprésident avec le philosophe Charles Taylor de la Commission sur les accommodements reliés aux différences culturelles, voit d’abord un dérapage là où il n’y en a pas. Il affirme redouter le début d’une autre crise bâtie sur de fausses perceptions, mais il semble tout simplement mal recevoir des récriminations qu’il aurait pourtant dû, sans naïveté, aisément présumer.

Lorsque M. Bouchard évoque la « famille de pensée politique » à laquelle il appartient, il pense certes aux mandarins nationalistes — le sociologue Jacques Beauchemin en tête — qui auraient souhaité palper dans le rapport la prédominance de la culture du groupe majoritaire. Cette faillite, la chef du Parti québécois, Pauline Marois, l’a décodée dans la faiblesse du « socle de l’identité québécoise ». Ce désaveu, Jean-François Lisée l’a perçu dans l’absence de volonté « de mettre le noyau francophone en quelque position centrale », hormis celle du nombre. Alain G. Gagnon, lui, a vu noir lorsqu’il a constaté qu’une citation qu’on lui attribuait dans le rapport avait omis l’essentiel, soit la référence au « pôle identitaire principal ». Guy Rocher a carrément évoqué un « retour en arrière ».

Or, M. Bouchard a beau s’en défendre noblement, ce rôle de figurant attribué au groupe majoritaire n’est pas pure invention du clan souverainiste. Une telle impression se dégage bel et bien de la lecture du rapport, dont on ne pouvait attendre non plus qu’il fasse unanimité sur des sujets aussi explosifs que la définition de la laïcité ou la finesse du concept de l’interculturalisme. Sous divers angles, les thèmes qu’il explore sont tous inextricablement liés à la plus fragile — mais néanmoins riche — des étoffes : l’identité québécoise.

On ne doute pas un instant que le sociologue, connu pour ses sympathies souverainistes, a placé sa compétence, ses efforts et sa sagesse au service du mandat que le premier ministre Jean Charest lui a confié. On dirait bien que c’est l’intellectuel, plus que le nationaliste, qui reçoit mal les coups de griffe de sa « famille » intellectuelle, bien ancrée dans le paysage politique.

Le passage de « Québécois de souche » à « Québécois d’ascendance canadienne française », une suggestion du rapport plutôt mal accueillie, est sans doute une bonne illustration d’une proposition « intellectuelle » très mal digérée à l’autre bout du spectre, par les destinataires.

En raison du mandat qu’on leur a confié, et aussi des allégeances politiques diamétralement opposées qu’on leur connaît, MM. Taylor et Bouchard pouvaient difficilement, convenons-en, arriver à concocter la réponse parfaite aux maux identitaires québécois. Mais de là à empêcher la « famille » — politique ou intellectuelle ou les deux, pardi ! — de faire une lecture épidermique et politique du travail des sages, voilà un pas qu’il est impossible de franchir. À moins de déraper.

***

machouinard@ledevoir.com

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