Madeleine Parent, 1918-2012

De toutes les luttes, jusqu’au bout

Une figure de proue du syndicalisme et du féminisme québécois disparaît

mardi 13 mars 2012

Louise-Maude Rioux Soucy , Amélie Daoust-Boisvert -
Les jeunes descendent dans la rue et reprennent sans le savoir la lutte pour l’égalité que Madeleine Parent aura menée toute sa vie et jusqu’au bout de ses forces. Cette grande militante s’est éteinte dans la nuit de dimanche à lundi.

Madeleine Parent a fait siennes les luttes de la classe ouvrière avant de devenir l’une des consciences les plus avisées du féminisme québécois. Une femme de tête et de coeur, en avance sur son temps, qui aura milité bien au-delà de la retraite en jetant des ponts entre les communautés francophone, anglophone, allophone et autochtone, avant de mourir des suites d’une longue maladie, à l’âge de 93 ans.

« Sa combativité, on en aurait besoin ces temps-ci », soufflait hier, quelques heures après avoir appris le décès de sa grande amie, l’historienne Andrée Lévesque. « C’est un modèle. Des gens descendent dans la rue, ils protestent, ils poursuivent en quelque sorte son idéal », poursuit-elle. « Sa mort permettra peut-être de faire connaître aux jeunes cette remarquable oubliée », confiait Françoise David hier, qui perd elle aussi une amie et une grande alliée.

Madeleine Parent aura milité jusqu’à la fin de sa vie. Encore ces dernières années, on l’avait vue, infatigable, frêle, mais droite, marcher pour la paix et les droits des femmes, des réfugiés, des minorités et des opprimés. Régulièrement, on l’avait aussi lue ou entendue sur diverses tribunes. De sa plume incisive, il lui arrivait encore de protester contre des lois qu’elle jugeait injustes. Tout cela sans jamais se démonter, comme au temps où elle s’activait dans les syndicats. Alitée depuis quelques années, elle continuait, raconte Andrée Lévesque, à se faire lire Le Devoir jusqu’à tout récemment. « Elle semblait infatigable, elle rebondissait sans cesse », raconte son amie.

« Chaque lutte syndicale enseigne au travailleur comment se battre. Rien n’est jamais complètement perdu », aimait à répéter cette femme de principe née à Montréal en juin 1918. L’aînée de deux enfants a grandi au sein d’une famille de la classe moyenne installée en face du parc La Fontaine, à l’abri de la crise économique qui perdurera jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Étudiante appliquée, la petite Madeleine fréquentera alors les meilleures écoles, dont le couvent Villa-Maria.

Parfaitement bilingue, la jeune femme est admise en 1936 à l’Université McGill au département de sociologie. Son choix n’est pas innocent. Il lui permet « d’éviter d’avoir à faire un baccalauréat dans un collège classique de religieuses », confiera-t-elle dans ses entretiens à Nicole Lacelle. Rapidement, les années d’études de l’étudiante déterminée deviennent des années d’engagement communautaire.

Une de ses premières luttes sera d’ailleurs celle pour permettre à des étudiants défavorisés d’obtenir des bourses et de poursuivre des études universitaires. « À l’université, mon milieu préféré était celui des étudiants moins favorisés et préoccupés de questions sociales », raconte-t-elle à propos de cette époque dans un entretien avec Nicole Lacelle, publié sous forme de livre. Elle déplore que, lorsque la Seconde Guerre mondiale s’enclenche, cette cause perde de sa popularité au profit du discours de l’élite, individualiste, qui cherche seulement « à améliorer sa position et son capital ».

Dès les années 30

La jeune militante s’implique d’abord au sein du Neuman Club des étudiants et étudiantes catholiques. Elle rejoint ensuite les rangs du Student Christian Mouvement (SCM), qui défend la justice sociale et la paix internationale, un mouvement majeur que l’historien Paul Axelrod a qualifié d’« élément le plus important et le plus constant du mouvement étudiant des années 1930 ».

En janvier 1938, un groupe d’étudiants met sur pied l’Assemblée des étudiants canadiens qui marquera profondément la vie de la jeune Madeleine. Son parcours se précise avec la rencontre de la militante Léa Roback, l’année suivante. De quinze ans son aînée, la femme de tête et d’idées appuiera Madeleine dans ses démarches pour devenir organisatrice syndicale. Une égérie qui deviendra aussi une amie intime et une compagne d’armes fidèle.

Au sortir de l’université, Madeleine trouve un premier emploi dans le mouvement syndical, un geste d’éclat pour une jeune fille bourgeoise que l’on destine plutôt à une vie rangée. Mais ce confort, elle n’en veut pas. Du moins, pas tant que « la révolte et l’indignation » resteront nécessaires, raconte-t-elle à ses amis. En 1941, elle épouse Val Bjarnason, un camarade de la Colombie-Britannique rencontré au congrès de l’Assemblée des étudiants canadiens.

En 1943, son amie Jean Newman la présente à un organisateur syndical charismatique, Kent Rowley. Madeleine découvre en lui le « camarade idéal », selon les mots d’Andrée Lévesque, qui, dans son ouvrage Madeleine Parent, militante, le décrit comme un homme dynamique, réfléchi et énergique, à l’écoute des travailleurs. Kent deviendra le grand amour de Madeleine.

Un peu comme Michel Chartrand et Simonne Monet, Kent Rowley et Madeleine Parent étaient unis dans la vie comme dans leurs engagements professionnels. Ils avaient tous deux une personnalité forte et indépendante, tout en étant complémentaires et profondément amoureux. Ils croyaient fermement à la nécessité d’un militantisme syndical sans concessions.

Dans sa biographie consacrée à Kent Rowley, Rick Salutin a bien cerné cette complémentarité. « Madeleine, précise, rigoureuse dans la préparation des dossiers, digne voire féminine en toutes circonstances, l’incomparable négociatrice et communicatrice. Kent, l’organisateur hors pair, flamboyant, moins intéressé aux détails immédiats qu’aux conséquences à long terme, toujours à l’affût d’une percée. »

Contre Duplessis

À ses côtés, Madeleine n’hésite pas à monter au front, défendant particulièrement les ouvriers du textile, et s’attirant les foudres de Maurice Duplessis qui la fait arrêter une première fois, en 1946, pendant la grève de l’usine de Dominion Textile à Valleyfield. Le geste provoque une manifestation monstre. La syndicaliste obtient un cautionnement qui lui permet d’arriver à temps à Valleyfield pour superviser le vote qui sera gagné par les Ouvriers unis des textiles d’Amérique.

La grève de Lachute, l’année suivante, fait monter les tensions d’un cran. Les affrontements sont presque quotidiens entre les grévistes et les briseurs de grève protégés par les policiers. Les dirigeants sont arrêtés à répétition (Madeleine le sera trois fois en une semaine !). Le patronat comme Duplessis accusent Parent et Rowley d’être de dangereux communistes qui forcent les travailleurs à se mettre en grève. Le 19 mai, Duplessis ordonne l’arrestation des trois principaux chefs syndicaux : Parent, Rowley et Azéllus Beaucage pour « conspiration séditieuse ».

Le fait qu’une femme figure parmi les accusés de ce « crime de la conspiration pour intimidation » déclenche les passions. « Ils cherchaient à démontrer qu’il y avait quelque chose de pas naturel, d’étranger chez une femme qui se bat pour les travailleurs », confiera plus tard la militante en entrevue à Denyse Baillargeon.

Madeleine Parent sera finalement condamnée à deux ans de prison en 1948, mais elle sera plus tard blanchie en Cour d’appel, le procureur du gouvernement n’ayant aucune preuve à présenter.

La décennie suivante amène le couple à poursuivre sa lutte jusqu’en Ontario où Madeleine et Kent travailleront main dans la main à la mise sur pied de syndicats locaux libérés des attaches américaines. La mort de son mari, en 1978, ne changera rien à la détermination de la militante qui figure parmi les membres fondateurs du Conseil des syndicats canadiens.

Infatigable

Tous ces combats, elle les mène avec passion, mais aussi mesure et respect. Madeleine Parent n’avait en effet rien d’une virago. « Une volonté de fer et un collier de perles », résume Rick Salutin. « Après une nuit de négociation, c’était habituellement les avocats qui avaient l’air abattus et épuisés alors qu’elle paraissait toute fraîche, calme, coiffée, avec son collier de perles, continuant de se battre pour chaque principe. »

Les droits des femmes lui tiennent à coeur et elle participera notamment à la création, à Ottawa, du Comité d’action pour le statut de la femme, où elle siégera tout au long des années 70.

La syndicaliste infatigable prend sa retraite en 1983. De retour au Québec, sans mari et sans enfants, Madeleine occupe son temps et son énergie à défendre les idéaux qui lui tiennent à coeur. Très active, elle est vue à la Fédération des femmes du Québec, à Alternatives, au Centre des travailleurs immigrants, à la Ligue des droits et des libertés et dans les associations d’appui aux femmes autochtones, à mobilité réduite ou issues des communautés culturelles.

Ces derniers mois, la maladie avait finalement eu raison de son énergie hors du commun. Alitée depuis 2009, elle avait vu son état se détériorer graduellement jusqu’à ce que la mort l’emporte, entraînant la perte d’une autre figure emblématique du syndicalisme québécois.

Politiciens, syndicalistes, amis et militants ont été nombreux hier à saluer sa mémoire en apprenant son décès. Ils pourront lui rendre un dernier hommage bientôt, lors d’une commémoration dont la date reste à déterminer.


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