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De l’utilité des scandales en démocratie
Les démocraties occidentales ne peuvent plus prétendre qu’elles sont au-dessus de tout soupçon.
Dominic Desroches, Martin Provencher
Tribune libre de Vigile
mardi 12 juin 2007      399 visites


Les citoyens sont cyniques et désabusés, car ils voient de plus en plus d’abus dans l’administration du pouvoir économico-politique. Les mots à la mode sont « scandale », « commandites » et « corruption ». Nous pensons ici au scandale des commandites, à celui d’Option Canada, au poste de lieutenant-gouverneur, à la mauvaise gestion des projets d’agrandissement à l’UQAM, mais aussi aux scandales financiers, d’Enron à Norbourg, en passant par Vivendi, Nortel et les autres. Mais pourquoi la sphère du pouvoir nous décoit-elle autant ?

La mécanique du scandale politique

C’est que la possibilité de voir sous le voile, d’accéder aux coulisses du pouvoir, détermine la capacité du peuple à reconnaître le scandale. Dans son sens premier, le scandale est l’incitation à pécher contre l’institution. En tant qu’occasion de se détourner de l’orthodoxie, le scandale est l’obstacle au bon fonctionnement du pouvoir. Le scandale prend aujourd’hui la forme de la « grande affaire » qui touche, soit par la notorité des personnalités impliquées, soit par son amoralisme, l’opinion publique.

Or fantôme de la démocratie, le scandale hante l’exercice du pouvoir. On retrouve cela dès l’antiquité grecque. Écrites à l’époque de la démocratie, les tragédies, qui mettaient en scène l’avénement et la chute du pouvoir, fonctionnaient au moyen d’intrigues construites autour du scandale et de la corruption : un homme mentait, une femme séduisait, un autre dévoilait un secret et recevait un pot-de-vin pour service rendu, voilà ce qui déterminait la destinée du royaume. Homme seul mais hyper puissant, le roi cherchait à étouffer le scandale produit par son pouvoir absolu et sa propre corruption. Toute l’histoire de Rome, d’ailleurs, illustre cette mécanique.

Aujourd’hui, le scandale prend son sens dans le contexte moderne des démocraties de l’information. Or dans nos démocraties libérales, les médias enquêtent, publient des informations, parfois compromettantes, et participent au pouvoir, ce qui augmente les chances de scandales. Si les élus, et c’est l’essence de la démocratie, font des promesses qu’ils ne peuvent tenir et que les citoyens oublient, le rôles des médias consiste alors à révéler les dessous du pouvoir, à contrôler la moralité et à contrer l’oubli du peuple. Plus les journalistes écrivent des histoires, plus la peur du scandale fait carburer la démocratie. L’opposition, on le sait, a pour tâche de traquer le fantôme et de le faire sortir du placard dans lequel le parti au pouvoir le tient caché. Ici, les « ghostbusters », soutenus par les journalistes, oeuvrent dans les coulisses : ils cherchent à lever le voile sur les vraies affaires de pouvoir. Contrairement à l’opinion courante, le scandale, lié à l’exercice de pouvoir, n’est pas à l’extérieur mais à l’intérieur dans la démocratie et ce, depuis sa naissance. Le fantôme du scandale permet de fabriquer une démocratie idéale reposant sur l’égalité, la transparence et l’imputabilité des élus…

Les cycles réparateurs de la corruption

Si le scandale se tient dans l’antichambre du pouvoir et peut amener la chute des égocentriques, il est un repoussoir utile à la démocratie. En effet, c’est parce que la démocratie propose des idéaux difficiles à réaliser que le scandale, une fois révélé, constitue un moment clé de l’histoire du pouvoir. Lors des élections, les citoyens peuvent sanctionner les politiciens menteurs ou corrompus. Ainsi s’installe le cycle réparateur de la corruption politique : les citoyens, qui se croient toujours plus blancs que leurs élus, votent d’un côté et confèrent le trône à l’opposition. La règle de l’alternance correspond à la période de réparation morale des partis usés par le pouvoir.

Ainsi l’idéal de moralité s’avère la mesure interne de la démocratie, car c’est lui qui indique la santé dans l’administration de la chose publique. Et si l’on croit par contre que le scandale, l’instrumentum diaboli, décourage la participation citoyenne et justifie le cynisme, nous comprenons mal la politique.

Pour nos démocraties néolibérales amies des milieux financiers, le scandale n’exprime peut être que deux signaux d’alarme révélateurs de la tendance individualiste contemporaine : il est soit l’indice que le salaire des fonctionnaires et des politiciens n’est plus assez élevé pour concurrencer celui offert dans le secteur privé, ou bien le signal que nos institutions ne parviennent plus à protéger les citoyens contre la cupidité de quelques égocentriques.

Au lieu de reconnaître la mécanique du scandale politique, le rôle des cycles réparateurs de corruption et les indices de l’individualisme postmoderne, nous rêvons d’un monde propre, sans scandale. Quelle naïveté citoyenne ! Le scandale a un sens et une utilité, car s’il reste inacceptable et injuste, il n’en continue pas moins de renforcer l’idéal démocratique.

Les scandales : un danger pour les institutions démocratiques ?

Jusqu’à très récemment le mot corruption était associé dans notre langage politique à des régimes étrangers, de préférence africain, asiatique ou sud-américain. Les régimes corrompus étaient sans conteste les régimes non démocratiques. Les scandales des dernières années, comme ceux d’Enron, de Parmalat, d’Option Canada ou des commandites et maintenant de Norbourg nous obligent à jeter un regard neuf sur le problème de la corruption. Les démocraties occidentales ne peuvent plus prétendre qu’elles sont au-dessus de tout soupçon.

La dénonciation de la corruption est un thème que l’on rencontrait fréquemment aux premiers temps du libéralisme quand la pensée libérale naissante avait encore à établir sa légitimité face à la pensée politique républicaine dont les racines remontaient à l’Antiquité. L’instauration du libre marché et la possibilité de payer quelqu’un pour accomplir une tâche qui nous revenait ont été d’abord perçues comme des menaces pour l’intégrité morale de la cité plutôt que comme une libération. Au 17e siècle, à Florence et à Venise, on considérait encore, comme Aristote, que l’humanité de l’homme était liée à sa capacité d’atteindre le bien et la participation aux affaires publiques constituait une étape nécessaire de ce parcours. Elle était censée permettre à l’individu de développer les traits de caractère ou les qualités morales (les vertus) jugés désirables par la cité. Or la richesse, parce qu’elle était susceptible d’amener les individus à se détourner du bien commun pour satisfaire leurs désirs et leurs ambitions personnels, passait alors pour un vice. Aux yeux d’un lecteur comme Machiavel, toute l’histoire de Rome illustrait cette corruption des individus, c’est-à-dire le lent processus par lequel le bien commun était progressivement détruit par la cupidité des classes possédantes.

Aujourd’hui, nous avons appris à apprécier la liberté que procure l’argent et nous n’hésitons plus à tirer sur les cordons de notre bourse quand vient le temps de nous décharger d’une tâche que nous jugeons ingrate. Nous vivons dans une société de services et cet état de fait montre que le libéralisme a vaincu le plus important de ses concurrents idéologiques. Nous n’acceptons plus que l’État nous impose des valeurs et une conception de la vie déterminée et nous préférons mener notre vie comme bon nous semble. Notre unique exigence envers l’État est qu’il nous protège les uns des autres. Il en résulte que s’il veut nous intéresser au service public, l’État doit nous fournir des incitatifs. Cela signifie que nous présupposons qu’un individu normalement constitué ne saurait résister à la tentation du gain financier et que la qualité des services publics dépend directement de la rémunération des fonctionnaires et des politiciens. À la différence des Anciens, nous sommes donc tous plus ou moins persuadés que nos institutions doivent être meilleures que les individus qui les composent.

Que signifie dans un tel cadre l’apparition d’un scandale ? Est-ce à dire que les individus qui vivent dans des régimes démocratiques sont moins moraux que ceux qui vivent dans des républiques ? La démocratie aurait-elle pour effet de ruiner le caractère des individus qui l’acceptent ?

Si l’on admet les présupposés de la pensée libérale, l’apparition et la multiplication de scandales dans une démocratie ne peuvent vouloir dire que deux choses. Il s’agit soit de l’indice que le salaire des fonctionnaires et des politiciens n’est plus assez élevé pour concurrencer le secteur privé et compenser le fardeau que leur impose le service public, soit du signal d’alarme qui nous prévient que nos institutions ne parviennent plus à protéger également tous les citoyens contre la cupidité de certains d’entre eux. Dans les deux cas, la solution appropriée passe par des réformes institutionnelles. Et l’ampleur de ces réformes dépendra du nombre et de la nature des scandales que l’on doit combattre.

Dans la situation actuelle, il serait bon de se rappeler que nos institutions ne sont pas éternelles et que c’est une innovation institutionnelle, la création des tribuns, qui a permis à Rome de durer. En permettant au peuple de faire entendre sa voix, Rome a su se protéger aussi bien des excès des puissants que de ceux des plus pauvres. Ce n’est donc pas en se contentant de rembourser les épargnants que l’on réglera les scandales. Car ce qui est en jeu dans ces histoires, ce n’est pas une simple perte financière, mais la justice, qui est l’affaire de tous.

Dominic DESROCHES
Département de philosophie /Collège Ahuntsic

Martin PROVENCHER
Département de philosophie /Collège de Rosemont

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