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De l’ingénierie identitaire
Daniel Lemay
La Presse
dimanche 23 septembre 2007


« La mise à niveau de toutes les identités déboulonne la nation. » Le timing est parfait : au moment même où la Commission sur les accommodements raisonnables prend son erre d’aller - 300 personnes mercredi à Chicoutimi, fief de Gérard Bouchard -, Mathieu Bock-Côté lance La Dénationalisation tranquille, une « étude en forme d’essai » où il n’est nullement question de la privatisation de la Société des alcools...

Ici, le jeune philosophe militant de l’Action nationale interpelle avec force les promoteurs de ce qu’il appelle la « société des identités » qui voudraient donner "à la société québécoise une identité toute neuve en transvidant l’appartenance nationale de la communauté de mémoire et de culture franco-québécoise vers une citoyenneté sociale et inclusive".

Dans ce Québec « plus culturel que francophone », argue-t-il, produit d’un programme rigoureux d’« ingénierie identitaire », la nationalité devient « une source d’identité collective parmi d’autres », aux côtés du sexe et de l’orientation sexuelle ou de l’appartenance à des groupes d’immigrés ou de militants écologistes.

Dans la mire de l’auteur, identifié au milieu des tenants du « radicalisme multiculturel » qui veulent donner au Québec « un nouveau passé » : l’historien Gérard Bouchard. Dans le chapitre qui lui est consacré, le co-président de la commission citée plus haut est jugé raisonnable, certes - il souhaite le plein avènement de « son peuple » - mais, en même temps, par trop accommodant : comme le commande « l’antiracisme idéologique » qui voit partout des « crimes contre l’altérité », il ne veut « laisser personne en marge du grand récit ».

Une nouvelle société sans dimension nationale

La « démocratie postnationale » fera donc naître une nouvelle société avec une « nouvelle mémoire » dont la dimension nationale sera exclue. Mais le fait est, soutient l’auteur, que « la question nationale est la trame de fond de l’histoire francophone au Québec » et qu’on ne peut faire table rase de la trame traditionnelle, souvent « miséreuse », il est vrai, qui va de la Conquête - nevermagne la « Cession » - aux référendums, du soulèvement des Patriotes à la Révolution tranquille Révolution dans laquelle, rappelle Bock-Côté, d’aucuns ont vu l’oeuvre de la gauche catholique alors que, selon lui, ce passage de la tradition à la modernité marquait un aboutissement en même temps qu’une régénérescence du nationalisme québécois : « Ce n’est pas au nom du Christ que les Québécois se sont ralliés à la nationalisation de l’électricité en 1962, mais en répondant à l’appel "Maîtres chez nous" ».

Un demi-siècle plus tard, regrette Mathieu Bock-Côté, les adeptes de l’historiographie « inclusive » s’échinent à faire « croiser les parcours pour éviter qu’un seul ne se détache et apparaisse comme le pôle de convergence obligé de tous ceux qui veulent s’intégrer à la nation ». Nation qui se retrouve « désemplie », « déconstruite », « désinvestie », « détournée » et « dépolitisée » au nom de la « rectitude progressiste ».

La Dénationalisation tranquille - avec cette magnifique illustration de Bruce Roberts en couverture où le bleu « national » est absent - aura son effet dans les lofts du Plateau où les plafonds ne seront pas assez hauts pour contenir toutes les expressions de dédain de ceux que l’auteur appelle « bobos », cette gauche qui aurait fait du « fondamentalisme cosmopolite » sa nouvelle raison d’être.

Dans l’état actuel du débat socio-politique au Québec, où s’exacerbent les tensions autour du « nous » nouveau, le livre de Mathieu Bock-Coté pourrait bien faire son chemin jusqu’à la courte liste des « lectures obligatoires », malgré la densité excessive de certains passages et l’insistance de l’auteur sur certaines chicanes d’écoles.

Le message, toutefois, reste clair qui exhorte à ne pas confondre ouverture à l’autre et reniement de soi. Comme disaient les vieux, « ça fait de quoi à jongler ».

La Dénationalisation tranquille
Mathieu Bock-Côté, Boréal, 211 p., 22,95$.

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