Beaucoup d’indépendantistes se méfient des nationalistes ; on prétend même qu’il s’agit de deux contraires, le nationalisme québécois constituant une position purement défensive ou résistante à l’intérieur du système canadien, donc ne menant nulle part puisqu’on y est à la fois nationaliste et fédéraliste, au mieux confédéraliste. — Au sens du dictionnaire, notre usage du terme nationaliste est incorrect puisqu’un nationaliste vise à la fondation d’un État indépendant ; je le remplace donc par un néologisme d’ici, mieux approprié, soit affirmationniste.
Pourtant, presque tous les indépendantistes sont d’abord passés par une période affirmationniste, même si tous les affirmationnistes n’ont pas franchi le pas et qu’un certain nombre ne le franchira jamais. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de la première étape d’une prise de conscience, mais où l’on n’a pas encore saisi que la seule défensive condamne à terme au piétinement, à l’éternel recommencement et enfin à la défaite : le Québec équivalant présentement à 23,6% de la population canadienne et les Québécois d’ascendance française, à 20%, alors que ces proportions représentent un déclin de plus du tiers en quarante ans, il va de soi que jamais la vision canadienne d’un État unitaire ne s’infléchira davantage qu’elle ne l’a fait jusqu’à maintenant ; notre rapport de force à l’intérieur de la structure politique canadienne n’existe, sporadiquement et marginalement, que lorsqu’il permet d’exploiter une situation électorale, donc temporaire, où l’un des partis fédéraux a besoin de notre appui pour remporter les élections. Et aucun de ces partis ne peut poser un geste à longue portée qui lui aliénerait le reste du pays.
La condamnation en bloc et sans appel des affirmationnistes équivaudrait à se priver d’un potentiel indépendantiste nécessaire, justement, à l’atteinte de l’objectif. Ce serait non seulement stérile mais contre-productif, une attitude ne tenant pas compte de la psychologie sociale ; on exige que tous soient déjà rendus là où en sont arrivés ceux qui ont d’abord connu le même cheminement. Le doctrinaire nie aux autres ce qui fut sa propre nécessité.
Quelles qu’en soient les raisons, l’indépendantisme, jusqu’à la fin des années soixante, a pratiquement toujours été marginal, y compris au temps des Patriotes. Affaire de contexte : on aurait bien aimé que..., mais on croyait la chose impossible et, à toutes fins utiles, elle l’était. On s’est donc rabattu sur une forme de nationalisme de survie, conservateur ou éclairé au gré des circonstances et de la mentalité. Depuis les années soixante-dix, diverses phases se sont succédé rapidement : émergence et montée indépendantiste, repli, affirmationnisme, forte poussée indépendantiste, repli, remontée affirmationniste, petit sursaut indépendantiste éphémère. Présentement, autant au PQ qu’à l’ADQ, et même chez une partie des membres du PLQ, l’affirmationnisme domine.
On aura beau se désoler de ce terrain mouvant, le réalisme nous oblige à faire avec lui. C’est entendu, rien ne doit empêcher les indépendantistes de clamer haut et fort la "bonne parole", mais notre attitude, loin de traiter de haut le courant affirmationniste, doit s’y allier — indépendamment de l’idéologie des partis, on y reviendra —chaque fois que cela permet d’enfoncer le clou et chaque fois que les circonstances facilitent la démonstration, à terme, que tout effort à l’intérieur du système canadien ne mène au mieux qu’à un gain limité jamais assuré de sa pérennité et, au pire, à un mur. Entre-temps, cependant, toute victoire collective temporaire est bonne à prendre, car elle finit toujours par susciter le désir d’aller plus loin sauf chez ceux qui, de toute manière, n’iront jamais nulle part sinon là où le vent les pousse. L’indépendantisme s’est implanté pour de bon au Québec, faut-il le rappeler, après les sept premières années de la décennie 1960, soit alors que le Québec n’avait jamais arraché autant à Ottawa, surtout sous le gouvernement Pearson, alors minoritaire.
Il nous faut réapprendre ce que nous oublions souvent : le temps historique ne fonctionne pas au gré de nos projets mais à celui de la maturation collective qui repose, sauf accident accélérateur, sur la durée. Et il ne nous donne pas la possibilité de connaître à coup sûr, et encore moins de fixer arbitrairement, le moment où le désir d’indépendance sera tellement répandu qu’il deviendra une évidence dont il ne restera qu’à décider de ses modalités concrètes.
Au fond, les possibilités sont multiples, le choix dépendra du contexte de réalisation. Élection référendaire à la majorité absolue des sièges et des voix à la suite d’une alliance entre plusieurs partis politiques ? Référendum après élection à majorité relative ou absolue d’un seul parti indépendantiste ? Autre modalité ? La solution ne dépend ni du nombre de partis indépendantistes ni du nombre de leurs membres mais du plus grand nombre possible de citoyens convaincus et décidés. Il existe tout de même des modalités risquées au point d’en devenir dangereuses, par exemple celle d’une proclamation d’indépendance par un parti qui aurait raflé la majorité absolue des sièges mais seulement une majorité relative des suffrages et ne serait pas soutenu par une coalition comptant cette majorité absolue des votes. Sur les plans politique et diplomatique, voilà une défaite assurée, un ratage dont les conséquences s’avéreraient bien plus graves qu’un référendum avorté. On comprend que beaucoup d’indépendantistes de longue date soient impatients, mais lorsqu’impatience rime avec imprudence au point de devenir de la témérité, voici le temps venu de se calmer un peu.
Dans ce travail d’accouchement des consciences et de persuasion, il importe de ne pas plomber la dynamique indépendantiste par une idéologie. L’avènement d’un État souverain transcende les idéologies, toujours transitoires, qu’une population, au fil des ans, peut favoriser ou rejeter quand bon lui semble. Les idéologies passent mais les nations demeurent. La nation n’est ni un concept de gauche ni un concept de droite mais une réalité charnelle d’abord incarnée dans la culture collective et l’histoire, presque toujours, d’un noyau ethnique majoritaire sur un territoire donné, et dont la nécessité et la volonté de maîtriser son destin l’enjoignent de se donner un État souverain.
Par ailleurs, aucune nation ne peut vivre en vase clos à une époque de grandes migrations comme on n’en avait pas vues depuis quinze cents ans, et il va alors de soi qu’elle finisse par englober tous les habitants de son territoire, d’où qu’ils viennent. Le noyau culturel et ethnique ne constitue qu’une armature de départ, une matrice sociale assurant cohérence au projet collectif. Les empires seuls échappent à cette nécessité mais se maintiennent par la contrainte jusqu’à leur désagrégation. Alors pourquoi ne pas le dire clairement et sans honte ? Le futur État québécois indépendant repose d’abord sur l’existence de la nation québécoise, et l’armature de la nation québécoise, ce sont les descendants des colons de la Nouvelle-France, naguère nommés Canadiens français, ainsi que tous ceux qui, au cours des années, se sont intégrés, voire assimilés à eux. Il repose ensuite sur tous ceux qui, habitant à demeure le territoire, en acceptent les lois et les valeurs fondamentales. Tous sont citoyens québécois au même titre, sans exclusive, et se fondent dans la nation avec la suite des générations. Il ne s’agit, en somme, que du processus naturel le plus universel dans la détermination des ensembles humains formant des entités politiques.
Sur ce plan, le fameux "nous" dont on débat tellement varie, dans le langage, au gré du contexte et de la situation, mais il comprend chaque fois tous ceux qui se reconnaissent dans une même conscience, soit la même aspiration à vivre ensemble et à préparer un devenir collectif. Seuls les adversaires de son avènement utilisent le "nous" avec une connotation hypocritement exclusiviste, dans l’espoir de nous donner mauvaise conscience et surtout de dresser une barrière entre nous et les arrivants de fraîche date sur notre territoire. Cela fait tout simplement partie de la panoplie des moyens employés par les tenants d’un Canada unitaire englobant le Québec, un élément psychologique de polérisation dans la stratégie du rapport des forces : vicieux mais de bonne guerre, et l’indignation morale à ce sujet ne mène nulle part.
Il va de soi que ce détournement de terme oblige les indépendantistes et même les affirmationnistes à rassurer les minorités québécoises, mais, ce faisant, commettent une erreur absolument nocive ceux qui croient simplifier et faciliter la chose en substituant au concept classique de nation celui de nation civique, qui revient à la considérer comme un agglomérat d’individus strictement reliés non par leur appartenance à une communauté partageant des valeurs collectives fondamentales mais seulement soumis aux mêmes lois civiles et pénales et disposant des mêmes droits formels. La nation civique n’a aucune résonance collective et par conséquent aucune solidarité nationale. C’est un patchwork multiculturel où chaque groupe clanique maquignonne perpétuellement des privilèges : la tour de Babel, à la rigueur un marché de "souverainetés" locales, bancales et concurrentes. En ce domaine, la rectitude politique et les contorsions lexicales pour éviter le "nous" ne mènent qu’à la déliquescence de la nation.
Nous sommes ce que nous sommes, et si nous n’osons pas l’affirmer, alors abandonnons le terrain : une nation qui n’ose pas se nommer et se rapailler n’existe pas.
Raymond Poulin
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


