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Tentons de convenir d’emblée qu’il est possible d’être en désaccord avec vous, sans que ce soit dans le but implicite de semer la peur, la haine et l’intolérance. Si vous le voulez, j’aimerais confronter certaines de vos thèses. D’autre part, la réponse que vous offrez à vos détracteurs ne recoupe pas les objections fondamentales qui font de votre rapport conjoint l’objet d’un malaise (imaginaire ?) généralisé auprès de la population québécoise.
Vous affirmez dans votre lettre du 10 juin, publiée dans Le Devoir : « On parle de protections supplémentaires. Mais contre quoi, contre qui, sinon contre les minorités ethniques et les immigrants — en l’occurrence : la population la plus vulnérable qui soit ? Et de quoi s’agit-il au juste ? »
Mais c’est d’abord vous qui parlez de protections supplémentaires. Ainsi, votre rapport stipule à la page 70 (version abrégée) : « Les ajustements ont surtout pour but de protéger les minorités contre les lacunes des lois de la majorité, et non le contraire. Ils garantissent que toute personne puisse jouir des mêmes droits. Comme nous l’avons souligné dans la section III, il faut parfois un traitement différent pour assurer un droit égal. Il ne s’agit pas de privilèges, mais d’adaptation raisonnable pour contrecarrer la rigidité de certaines règles ou leur application uniforme sans égard aux caractéristiques particulières des personnes. »
Il m’apparaît qu’il est ici non seulement légitime d’être en désaccord avec vous sur la manière d’encadrer ce « traitement différent » dans la sphère publique, mais c’est un signe de santé morale que de rejeter votre interprétation. Par ailleurs, ces « lacunes », comme vous les appelez, ne sont pas des manquements ; elles représentent plutôt l’espace de liberté garanti par le bon jugement de citoyens capables d’humanité.
Par exemple, vous mentionnez dans la section III qu’il devrait être possible que l’on acquiesce à la requête d’un musulman qui, au seuil de la mort, demande à ce que l’on oriente son lit vers La Mecque, et ce, malgré l’existence d’un code administratif qui stipule que ces mêmes lits doivent rester en place. Nous sommes parfaitement d’accord, mais vous prétendez qu’il est nécessaire de codifier davantage les relations interpersonnelles et interculturelles. Où se situe la fin ?
Vouloir roder les rencontres humaines comme l’on programme les automates, c’est tenter de tuer l’Homme [...]. Dans l’exemple, si l’infirmière ou l’infirmier refuse une telle demande, le problème surpasse largement celui du modèle d’intégration ou de « gestion de la diversité ». Il ou elle ferait preuve d’un manque de jugement terrible. De la sorte, peut-être que la mission de l’école ne devrait pas tant être celle de « l’éducation au pluralisme » (p. 65) que celle de l’éducation à la culture, ne pensez-vous pas ?
Le manque de foi en l’homme ainsi que l’incompréhension de la nécessité politique, pour ce dernier, d’un lieu historico-culturel où le dialogue est possible, où l’on puise justifications, droits et projets d’avenir demeurent les failles majeures de votre rapport. Vous proposez de perfectionner, par le haut, un modèle normatif d’inspiration kantienne, absolu mais vaporeux, plaçant ainsi le politique sous l’autorité de normes sacralisées, décrétées par les penseurs. Comment justifiez-vous l’existence de la loi 101 dans votre modèle ? La réponse est
plate et d’aucun intérêt.
Il importe que nous refusions ces modèles totalitaires, même s’ils semblent, aux yeux de certains de nos intellectuels, répondre de la vertu la plus haute, de ce que vous qualifiez erronément d’« éthique publique ». Je vous invite à méditer sur une phrase tirée du livre Qu’est-ce que la politique ? de Hannah Arendt, que vous connaissez bien : « Platon, le père de la philosophie politique en Occident, a essayé à plusieurs reprises de s’opposer à la polis et à sa conception de la liberté. Il s’y est efforcé grâce à une théorie politique dans laquelle les critères du politique ne sont pas créés à partir de celui-ci, mais à partir de la philosophie, à travers l’élaboration détaillée d’une constitution dont les lois correspondent aux idées exclusivement accessibles aux philosophes et en définitive même grâce à une influence sur un prince dont on espérait qu’il appliquerait effectivement une telle législation, tentative qui a failli lui coûter la vie et la liberté. »
Je vous avouerai en terminant avoir été, comme bon nombre, fort perplexe devant l’événement déclencheur de la « crise des accommodements ». Était-ce un « dérapage » ? Ce que j’ai constaté, c’est une population qui s’est indignée de voir un regroupement se soustraire à la loi commune, amener la commission scolaire (aux frais de qui ?) devant un tribunal que notre société ne reconnaît pas officiellement et gagner une exception juridique illégitime.
Le fait que la population soit encore capable de s’indigner pour les bonnes raisons ne devrait pas vous effrayer à ce point. Tout autant, le fait d’être en désaccord avec vous n’est pas un signe d’intolérance, c’est simplement que nous refusons le cadre restreint de votre idéologie, aussi sophistiquée soit-elle.
Simon Couillard
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