N’en pouvant décidément plus, Bernard Amyot, avocat et ancien président de l’Association du Barreau canadien, décida un bon matin qu’il lui fallait remettre les pendules à l’heure (*). Finies les folies ! Il allait leur dire, à tous ces nationalistes sécessionnistes délirants - des révisionnistes en d’autres termes - ce qu’il fallait vraiment penser au sujet de la soi-disant "Conquête" – en vérité rien d’autre que cession.
C’est ainsi que la montagne accoucha d’une souris.
Rarement en effet aura-t-on vu texte aussi platement convenu et prévisible que celui de ce bon monsieur. Il est même assez comique de le voir, se croyant investi du devoir de dissiper un prétendu "délire", dénonçant avec force la "sempiternelle rengaine" des indépendantistes, de le voir, donc, manier avec une si belle aisance les clichés les plus éculés qui soient. La conquête providentielle, vous connaissez ? Le remplacement d’une rengaine par une autre ; c’est à se demander pourquoi ce monsieur s’est donné tant de peine (déformation professionnelle, sans doute).
Il faut le voir opposer sans rire la "nostalgie d’une société si arriérée", la "nostalgie du bon vieux temps de la race blanche, catholique et française en terre d’Amérique" qu’il attribue aux indépendantistes à un cadre canadien marqué par "250 ans de coexistence et de métissage" dont l’épisode de la bataille des plaines d’Abraham serait en quelque sorte l’élément fondateur. Le pire étant ici que l’attribution aux indépendantistes de la rengaine - inventée par lui de toutes pièces - à laquelle il oppose la sienne - tout aussi loufoque - est absolument sans fondement et suffit seule à le couvrir de ridicule.
Étonnante également cette manie qu’a l’auteur de mettre entre guillemets les mots "Conquête", "défaite", "vaincus", "victimes", "opprimés", "conflit", etc., comme s’il suffisait d’en parsemer son texte pour fonder son propre point de vue - usage tautologique s’il en est - ainsi que pour disqualifier magiquement ceux qui utilisent ces mots sans guillemets. Et l’on a encore rien dit de sa délirante description du drapeau québécois... Mais passons.
Au-delà du ridicule, la rhétorique est usée, certes, mais elle peut s’avérer très efficace ; on ne trouve rien de mieux pour anesthésier "les esprits les plus critiques". Qu’opposer en effet à un auteur qui croit savoir ce que serait devenu le Québec sans la conquête britannique ? Comment contredire une conception du Canada, telle une recette, où sa quintessence s’élabore en fonction d’ingrédients très soigneusement choisis ? Comment combattre cette logique primaire selon laquelle les droits consentis à un peuple par un régime suffiraient à le rendre acceptable pour ce peuple ? Comment contredire celui qui croit que la justesse d’un régime s’évalue au nombre de victimes qu’il a provoquées, à la quantité de sang qu’il a versé (faisons d’ailleurs volontiers silence sur le nombre de victimes - sans guillemets - de la guerre de la Conquête) ?
A l’encontre de cette rhétorique, l’indépendantiste se demande : un peuple peut-il, n’étant pas sous la gouverne de barbares sanguinaires, prétendre légitimement à sa pleine liberté, à sa pleine responsabilité, s’il sait qu’il ne les possède pas ? Est-il possible qu’un peuple puisse aspirer à autre chose que ce qui lui a été accordé ? Dans les deux cas sa réponse est OUI.
(*) Amyot, Bernard, "Que reste-t-il du délire des Plaines ?", Le Devoir, mercredi le 9 septembre 2009
Sylvain Maréchal

