Dans Vigile et d’autres sites, des faussetés surgissent encore à propos de l’origine de l’idée du référendum comme mode d’accession à la souveraineté. Je vais tenter une fois de plus de rétablir les faits, de sorte qu’on en finisse avec certaines légendes.
En 1966 ou 1967, c’est Jean-Jacques Bertrand, avant même de devenir premier ministre, qui songea d’abord à l’idée de requérir, par référendum, l’appui des citoyens pour les positions constitutionnelles du Québec, jusque-là presque toujours avancées par des politiciens. Lorsqu’il devient premier ministre, j’étais son sous-ministre des Affaires intergouvernementales. Il me demanda, ainsi qu’à mon équipe, de réfléchir à une loi qui pourrait encadrer le recours au référendum. Accaparé par d’autres problèmes (notamment la langue) et défait aux élections de 1970, il n’eut pas le temps de pousser ce projet plus loin.
On était alors en pleine négociation constitutionnelle (1968-1971) et les représentants d’Ottawa nous laissaient parfois entendre que les positions défendues par nous ne reflétaient pas nécessairement la volonté réelle de la population qui, nous soulignaient-ils, votait aussi pour Trudeau ! Sauf qu’en discutant informellement avec des hauts fonctionnaires fédéraux, j’en vins à découvrir qu’Ottawa redoutait au plus haut point un éventuel recours au référendum, méthode de consultation populaire peu usitée en régime parlementaire britannique, mais pratiquée dans plusieurs pays. La possibilité que le Québec mise sur l’assentiment du public les perturbait. Ils finirent par reconnaître que, si un référendum sur un enjeu constitutionnel se révélait positif, il confèrerait une légitimité telle aux réclamations québécoises que le gouvernement fédéral ne pourrait désormais plus les considérer comme de simples vœux émanant de politiciens « provinciaux » en quête de pouvoir et de prestige. D’une façon ou d’une autre, il devrait en tenir compte. La dynamique politique en serait transformée.
L’idée de faire servir le référendum non pas seulement à la consolidation des positions constitutionnelles du Québec, mais aussi à la souveraineté m’est venue quelques années plus tard, au moment où j’adhérai au PQ, en grande partie parce que je savais combien cette voie, à cause de sa portée politique, inquiétait les fédéraux. Dans Mes premiers ministres (pages 482-485) et dans L’Affaire Morin (pages 201-205), je raconte comment cette approche m’a été involontairement et ironiquement « suggérée » par la peur qu’elle soulevait chez les plus influents conseillers fédéraux et, je n’en doutai pas une seconde, chez leurs patrons politiques. Une peur de fait confirmée par leur comportement tant en 1980 qu’en 1995.
Par contre, je ne parviens pas à comprendre que des gens aient pu si mal lire mes livres. Qu’ils aient tellement compris de travers ce que j’y écrivais et que d’autres, sur la foi de racontars et sans être eux-mêmes allés aux sources, en soient arrivés à la conclusion saugrenue que l’idée du référendum émanait de stratèges fédéralistes qui m’auraient plus ou moins donné instruction de la faire inscrire au programme du PQ !
À supposer que la voie référendaire soit si perverse et si contre-indiquée que d’aucuns aiment se l’imaginer, il y a belle lurette qu’elle serait disparue du programme du PQ. Elle s’y trouve encore parce qu’elle est un instrument sans pareil d’affirmation politique et aussi pour une autre raison : la première condition qu’on imposera, pour le reconnaître, à un Québec voulant accéder à la souveraineté ce sera de démontrer hors de tout doute qu’une majorité significative de sa population est vraiment d’accord avec cette orientation précise, ce qui n’est possible que par référendum. Je le dis sans détour : dans l’état actuel du monde et nonobstant tel ou tel « précédent » exotique parfois évoqué, il est illusoire de penser et irresponsable de laisser croire que la souveraineté du Québec serait reconnue sous prétexte qu’une majorité de députés d’un parti, surtout s’il est élu avec une minorité du vote populaire, aurait voté une déclaration unilatérale d’indépendance, et ce sans avoir obtenu au préalable, sur cet enjeu bien identifié, le consentement manifeste de sa population. Le Québec est un État démocratique. On s’attendra qu’il continue à l’être.
Il n’est en effet pas exagéré de penser que beaucoup de ceux qui rejettent la voie référendaire le font moins pour des motifs juridiques ou pour s’en tenir, comme ils le disent, aux règles du parlementarisme britannique, mais bien parce qu’ils cherchent un moyen de parvenir à la souveraineté sans s’astreindre à l’assentiment populaire.
Suite : D’où vient l’idée du référendum ?
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