Quand des gens comme Montmarquette et Facal viennent dénoncer la culture de la gratuité qui est en fait une culture d’entraide, je trouve ça méprisant pour ce que nous sommes. Qu’on ne se le cache pas, c’est de notre héritage dont il est question dans le présent débat, pas seulement de la Révolution tranquille, mais également de toutes nos traditions de solidarité qui font que nous sommes encore là aujourd’hui, à nous battre pour notre indépendance. Si nous n’avions pas pratiqué l’entraide pendant toutes ces années, il n’y aurait plus personne qui parlerait français en Amérique du Nord aujourd’hui. Sans nos corvées et nos patentes, nous n’existerions plus. C’est aussi simple que ça !
Mon grand-père expliqua un jour à mon père que s’il voulait réussir dans la vie, il avait le choix d’aller chez les curés pour devenir professeur ou tout simplement s’engager dans une banque. C’était à la fin des années 1940. Mon père choisit la banque, comme son oncle l’avait déjà fait avant lui. Après avoir terminé son cours classique, il alla donc travailler en anglais à la Banque Royale où il gravit tous les échelons jusqu’au jour où il devint gérant.
Mon père, qui était idéaliste, comprit assez rapidement qu’il ne devait pas rester trop longtemps chez les Anglais. Il avait remarqué qu’ils ne prêtaient pas souvent leur argent aux Canadiens français. Trop peu de Québécois le savent aujourd’hui, mais jusqu’au milieu des années 1960, les banques ne prêtaient qu’aux riches Anglais et à leurs vassaux à des taux de 3%, alors qu’ils référaient les petits Canadiens français, même s’ils étaient solvables, à leurs filiales, les compagnies de finance, qui prêtaient l’argent à des taux prohibitifs de 25% à intérêts composés. De cette façon, les banques faisaient de plus gros profits sur le dos des petits travailleurs qui voulaient s’acheter des maisons pour loger leurs familles. Le même genre de business que les Anglais avaient toujours pratiqué sur notre dos depuis la conquête en 1760. Ce n’est pas pour rien qu’il y avait tant de locataires à Montréal, pas de crédit, pas de maisons.
En 1965, malgré toute la méfiance qu’il pouvait inspirer parce qu’il venait d’une banque, mon père réussit à se trouver une job de gérant dans une petite caisse populaire qu’il fit rapidement prospérer. Il devint même un important acteur dans la transformation de Mouvement Desjardins. Il avait pour objectif avoué d’ouvrir le crédit à tous les Québécois afin qu’ils puissent acquérir tous les outils nécessaires à leur développement et à leur libération. L’argent n’était pas une fin en soi, mais bien un moyen d’accéder à l’indépendance. C’est ce discours qu’il défendit comme candidat du Parti Québécois en 1970. Le Québec allait changer parce que les Québécois auraient dorénavant les moyens de financer leurs projets individuels et collectifs. Jusqu’à sa retraite en 1987, mon père ne perdit jamais son objectif de vue et il mit tout en œuvre pour que les Caisses Desjardins deviennent un outil suffisamment puissant pour éventuellement soutenir l’accession du Québec à l’indépendance. Il ne s’en est jamais caché, la langue de bois n’était surtout pas sa marque de commerce !
Parce que les caisses populaires étaient un outil collectif, elles coûtaient beaucoup moins cher et rapportaient beaucoup plus en ristournes et en intérêts à leurs membres. Si on les compare aux compagnies de finance où les banques envoyaient les Canadiens français pour se faire égorger à des taux prohibitifs de 25%, on peut même dire que ce n’était tellement pas cher que c’était gratuit. Les caisses Desjardins sont le fruit d’une longue tradition populaire d’entraide et de coopération.
En fait, pour résister à l’envahisseur qui nous bloquait tout accès au crédit et aux marchés depuis la conquête en 1760, il avait bien fallu se débrouiller. Ce n’est pas pour rien qu’on a tant haï les Anglais, c’est justement parce qu’ils nous empêchaient en toute « lucidité » de faire du commerce, d’accéder aux ports, aux banques et aux grossistes en alimentation. Ils bloquaient toutes les possibilités de s’en sortir autrement qu’en pratiquant la gratuité. Devant un tel blocus et dans un tel contexte, il nous fallait bien trouver des moyens de survivre.
Comme il fallait s’entraider, les Canadiens français ont donc fait des corvées pour la construction de leurs maisons et de leurs granges. Ils ont fait du troc, échangé des œufs contre du lait et du beurre et le dimanche venu, réglé leurs litiges en public sur le perron d’église. Ils ont réussi à survivre et parfois à bien vivre sans que ça coûte trop cher parce qu’ils s’entraidaient. À l’époque, on n’appelait pas ça la culture de la gratuité, on appelait ça le partage et la solidarité face à l’occupant Anglais.
N’ayant ni argent, ni crédit, il ne fallait surtout pas que ça coûte cher pour que ça soit efficace. Et comme ils n’avaient pas accès à la coûteuse technologie, nos ancêtres avaient l’obligation d’être astucieux et ont dû alors fabriquer les outils qu’ils ne pouvaient acheter pour cultiver leurs terres, couper leurs bois, traire leurs vaches et réparer leurs instruments aratoires. Ils sont donc devenus des patenteux par la force des choses et ont dû inventer et fabriquer eux-mêmes la plupart des instruments de leur survie, et encore là c’était gratuit, ça ne coûtait rien parce qu’ils partageaient toutes leurs bonnes idées entre eux pour résister à l’occupant Anglais qui ne cherchait qu’à les humilier. Les Canadiens français ont donc pratiqué l’entraide de cette façon-là pendant près de deux cents ans, de 1760 à 1960.
Alors, ils peuvent bien appeler ça avec mépris la culture de la gratuité. Nous, nous savons bien qu’il s’agit avant tout de culture d’entraide et de générosité. Notre histoire commune est là pour le prouver ! Notre langue, nos coutumes et les institutions qui les portent témoignent chaque jour de notre irrésistible désir de durer ! C’est grâce au courage de nos ancêtres si nous sommes encore là pour en parler, comme jadis ils le faisaient sur les perrons d’église, et en français s’il vous plaît !
Louis Lapointe
Brossard
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

