Je m’en souviens comme si c’était hier. Lorsque la Belgique a « perdu » le Congo, j’ai entendu mon père dire à un de ses collègues que la Belgique aurait avantage à entrer dans un plus grand ensemble et, par exemple, de devenir, comme Israël (l’exemple qu’il donna), un Etat théoriquement indépendant, mais en fait fort lié aux USA. C’était en 1960. Mon père était un patriote belge alors que je suis un patriote wallon. Mais ce qu’il avait dit m’avait frappé. Et, 50 ans plus tard, je m’étonne qu‘il n’ait pas parlé de l’Europe venant juste de s’organiser en « Marché commun » : la « petite Europe » (Allemagne, Italie, Hollande, France, Luxembourg et Belgique).
Dans la parenthèse que je viens de fermer, j’ai placé ensemble la France, le Luxembourg et la Belgique qui ont injecté beaucoup d’argent dans la banque DEXIA autrefois le « Crédit communal » en Belgique banque des communes et banque de dépôts. Ce « Crédit communal » a fusionné (et a été partiellement privatisé), il y a quelques années avec des institutions analogues en France et au Luxembourg. C’était au départ une banque publique. Elle a été privatisée, mais les pouvoirs publics y gardent pas mal d’intérêts. Notamment les grandes Villes qui en sont souvent actionnaires, ce qui leur vaut des dividendes qui améliorent leurs budgets. France, Belgique et Luxembourg sont des Etats authentiquement souverains, en dépit du fait que la France a 60 millions d’habitants et le Luxembourg à peine 500.000 (la Wallonie, 3,4 millions, 4,4 avec Bruxelles et la Belgique 10,5 millions). Lorsqu’ils prennent des positions communes, ce n’est pas du toc, même si cela s’explique par de nombreuses affinités parmi lesquelles le partage du français. Même quand ils sont flamands, les dirigeants belges sont de bons francophones (le Premier ministre belge actuel est le fils d’un Wallon). Quant aux Luxembourgeois, ils vivent une situation unique. Le bilinguisme caractérise les individus, la diglossie les collectivités. La nation luxembourgeoise parlant trois langues est triglosse : l’allemand, le français et le luxembourgeois (langue régionale germanique devenue une langue officielle depuis peu)... Ce qui a des avantages et des inconvénients (nous n’avons pas de vraie langue maternelle me dit un élève, pourtant d’origine portugaise).
J’en reviens à l’idée qu’émettait mon père. Elle est symptomatique d’un état d’esprit que nous avons eu en Belgique, mais aussi ailleurs en Europe : le sentiment de la limite des Nations au sortir de deux guerres qui les virent s’entretuer et s’affaiblir gravement. En Europe, du moins, je pense que ce sentiment aida à accepter la mondialisation néolibérale alors que la construction européenne est un phénomène qui s’en distingue.
Il y a deux ou trois jours, un journaliste antiwallon mal inspiré de la RTBF s’exclamait : « Avec la crise financière mondiale, c’est curieux, ricanait-il, comme on n’entend plus les régionalistes (wallons) ! ». A cela on peut rétorquer que cette crise est si immense que ce n’est peut-être pas d’abord de la Wallonie que l’on va parler, étant donné le gigantisme effrayant de ce krach. Encore que…
D’abord, cette crise met en cause le monde des affaires qui prétend depuis trente ans donner des leçons aux Etats, aux syndicats, aux partis, plus limités malgré tout au cadre national. Or l’internationalisme du monde des affaires vient de démontrer qu’il ne fonctionnait pas très bien. Et le fait qu’on dise aussi, face à cette crise, qu’il faut des instruments globaux de régulation n’est pas nécessairement contradictoire avec la remontée en puissance d’Etats, même petits, comme le Luxembourg dont je viens de parler. Au demeurant, la Wallonie a injecté dans DEXIA autant d’argent que le Luxembourg, sans être elle-même un Etat souverain. La Wallonie est sollicitée aussi par l’Etat fédéral qui doit boucler son budget en équilibre. Ce que l’on oppose aujourd’hui à la rationalité du monde des affaires - qui est une rationalité technique, instrumentale, insoucieuse des personnes et de leurs enracinements - c’est une rationalité autre, celle des nations et des régions, la rationalité qui est un agir en vue de l’entente, différent de l’agir instrumental du monde des affaires. Un agir rationnel en vue de l’entente sans lequel la vie est impossible.
Si la décroissance, le socialisme reprennent des couleurs aujourd’hui, le régionalisme ne pâlit nullement. Ce qui compte fondamentalement dans la vie – et que l’échelle des valeurs purement capitaliste ignore justement – c’est que les êtres humains ont surtout besoin de vivre ensemble avec les autres et de partager des solidarités, de s’entendre. C’est que, si les nations ne sont pas fondées sur cette volonté de partage intersubjectif, elles sont menacées, comme au Canada ou en Belgique, parce que, « en politique, tout ce qui est imposé de l’extérieur est faux ».
Plus notre monde devient petit, plus il a tendance à s’unir, mais aussi à respecter plus profondément ses diversités. Nous vivons dans un monde plus unifié que jamais, mais nous vivons aussi dans un monde où de petites nations comme le Québec et la Wallonie, parties prenantes de cette unification de la Terre, entretiennent d’authentiques missions commerciales ou diplomatiques dans les cinq continents et sont mieux connues qu’à l’époque où l’idée d’organisations transnationales (comme l’Union européenne), était méprisée. L’unification du monde n’est une menace ni pour les grandes nations, ni pour les petites nations. Elle n’est une menace que pour ceux qui veulent disposer des hommes par la Violence de la Guerre ou de l’Argent, qui veulent ignorer le Politique qui est, selon Arendt, ce qui fait que les êtres humains partagent des mondes communs que sont les nations et, au-delà, une Terre-patrie.
José Fontaine

