Sans vouloir jouer les devins, j’ai quand même l’impression que l’attention va se détourner du rapport Bouchard-Taylor et que la vie va continuer comme avant. On peut bien tabletter ce document, mais il ne faut justement pas que la vie continue comme avant. Et voici pourquoi.
Interculturalisme, position de repli
Le Québec a commencé de mettre l’emphase sur l’interculturalisme dans les années 1970 en réaction à la politique trudeauiste du multiculturalisme. Politique qui récusait toute culture nationale pour le Canada et faisait de ce pays un agglomérat de groupes culturels de différentes grosseurs et pouvant entrer en interaction grâce au bilinguisme anglais-français. Mais le Québec, soucieux d’affirmer et de conserver son identité française, voulut se distinguer de ce modèle canadien et s’orienta vers la position de repli appelée interculturalisme. Un isme contre un autre.
Vers la nation civique
Mais le fonctionnement même de l’interculturalisme, se nourrissant des différences particulières à chacun des groupes ethnoculturels, groupes mutant avec le temps en communautés culturelles, devait entraîner une modification de la compréhension habituelle de la nation. Modification qui fut une réduction substantielle. Il fallait en effet que le concept de nation se déleste de sa dimension ethnoculturelle et ne retienne que les éléments soi-disant culturellement neutres. Ce qui donna comme résultat la nation civique. Celle-ci intègre ses membres uniquement par ce qui est de l’ordre du droit, de la politique et des structures étatiques. C’est à ce niveau que se réalise l’unité des citoyens. C’est là le fondement de l’identité.
Terrain de jeu de l’interculturalisme
Ainsi la nation civique apparaît-elle comme cette aire, cet espace où les différentes communautés culturelles peuvent évoluer dans le cadre particulier de leurs caractéristiques propres et procéder à des échanges culturels entre elles. La nation civique est en quelque sorte le terrain de jeu nécessaire à l’interculturalisme. L’arène de son fonctionnement ou de ses évolutions, de son développement.
Retombée dans le multiculturalisme
Mais cette plateforme soi-disant culturellement neutre qu’est la nation civique ramène en réalité dans le modèle du multiculturalisme. En effet, l’unité ou l’identité de la nation résidant à un niveau de réalité se voulant libre de connotations ethnoculturelles, les communautés culturelles sont alors libres de vivre et de se développer à leur aise dans leurs propres cadres ethniques. Tout en ayant la droite conscience d’être en règle avec les exigences de citoyenneté. Et c’est exactement ce qui définit la société canadienne multiculturaliste. Modèle, pourtant, auquel on voulait échapper au départ. Justement parce que ne convenant pas à la nation québécoise historiquement de langue et de culture françaises. Identité qu’il s’agissait d’affirmer, de préserver et de développer.
De terrain de jeu à champ de bataille
Mais curieuse ironie du sort, les partis politiques siégeant à Québec et à Ottawa qui prônent la souveraineté et l’indépendance de la nation québécoise, justement pour lui permettre d’assumer politiquement l’intégralité de son identité culturelle française, carburent tous à l’interculturalisme, et proclament tous la nation civique pour se montrer conciliants et ouverts aux altérités ethnoculturelles. Ces partis politiques se trouvent à charrier une contradiction interne néfaste. Sous couvert de tolérance et d’ouverture, acceptant les règles de l’interculturalisme sur le terrain de jeu de la nation civique, les partis souverainistes mènent la cause de la nationalité québécoise historiquement et culturellement française vers une défaite certaine.
Car, pour revenir aux formulations et considérations du rapport Bouchard-Taylor, le groupe majoritaire ethnoculturel d’origine canadienne-française ne fera pas le poids longtemps.
Son enfermement dans le cadre multiculturel canadien et anglais, sa condition d’infime minorité dans le grand contexte nord-américain anglophone, sa soumission aux exigences d’une mondialisation marchande anglicisante guidée par les seules lois de la productivité et de la compétitivité, tout cela va éroder ses traits culturels français et entraîner une inanition identitaire létale.
Parce que ne préside plus l’appartenance salutaire fondée sur une histoire partagée. Parce que s’amenuise peu à peu mais fatalement l’appartenance à une nation concrète, une nation avec toutes ses composantes : langagière française, culturelle, territoriale, politique et étatique.
Prière aux partis souverainistes d’entendre le lugubre message du rapport Bouchard-Taylor : l’identité québécoise va tomber sur "Les Plaines d’Abraham" de la nation civique.
Fernand Couturier
1 juin 2008
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


