J’aimerais examiner la question 10 et la réponse de Claude Morin dans son Complément à son texte : “D’où vient l’idée de référendum ?" publié le 14 avril.
Voici la question 10 telle que formulée par Claude Morin.
10) Pourquoi un parti qui annoncerait solennellement, lors d’élections générales, que s’il est élu et s’il obtient 50% plus une voix, il prendrait les mesures pour déclencher l’avènement du Québec à son indépendance, ne serait pas légitimement, juridiquement et légalement autorisé à le faire ?
Remarque sur la formulation de la question. Si un parti est élu, c’est qu’il a obtenu plus de sièges que les autres partis en lice peu importe le pourcentage de voix obtenu. Avant le fameux message publicitaire dont j’ai déjà parlé deux semaines avant les élections d’octobre 1973, le Parti québécois était un parti qui annonçait solennellement que s’il était élu, il prendrait des mesures pour déclencher l’avènement du Québec à son indépendance. Or, lors d’une élection, il n’est pas question de 50% plus une voix. Le parti qui a gagné le plus de comtés forme le gouvernement : c’est le nombre de comtés qui compte et non le pourcentage de votes obtenu sur l’ensemble du territoire.
Ce que je viens de dire est élémentaire, vous pensez que Claude Morin ne le sait pas !
Je l’accuse de semer volontairement la confusion pour prouver sa thèse. Avant qu’il n’intervienne avec son étapisme, au Parti québécois, on pensait qu’une victoire électorale permettrait d’enclencher le processus d’accession à la souveraineté en posant des gestes de souveraineté légitimes parce qu’en régime parlementaire britannique, le parti politique qui a demandé le mandat de réaliser la souveraineté, s’il forme le gouvernement, il a le droit d’agir. Or, non seulement Claude Morin n’accepte pas cette position mais en plus il impose une autre condition, soit la nécessité d’avoir obtenu 50% plus une des voix dans une élection (condition pratiquement irréalisable) pour pouvoir commencer à songer à agir. Et même là, il interdit d’agir ce qui veut dire que pour lui la seule forme possible d’accession à la souveraineté ou de commencement de légitimité pour mettre en branle le processus en agissant, c’est le référendum. Et ce n’est même pas pour agir, c’est pour négocier.
Il écrit :
Le référendum et l’élection sont deux modes différents de consultation populaire. En démocratie, de régime britannique ou non, une élection ordinaire suffit pour autoriser le parti victorieux à adopter des lois courantes, applicables dans le système politique en vigueur. Mais quand l’objectif est de créer un nouveau pays dans un territoire qui devra, en conséquence, être retranché de celui où il se trouve, on exigera au minimum une preuve manifeste et vérifiable que telle est bien la volonté expresse et majoritaire de la population du territoire concerné. Assurance que seul un référendum peut fournir.
Mon commentaire :
Si le référendum et l’élection sont deux modes différents de consultation populaire, pourquoi venir parler du 50% plus un à propos d’une élection ? Une élection où un parti propose de créer un nouveau pays n’est pas “une élection ordinaire”. Lors de cette élection, le parti qui formera le gouvernement aura obtenu le mandat de réaliser l’article 1 de son programme car telle est la volonté expresse de la population qui a voulu que ce parti forme le gouvernement. C’est le gouvernement qui exprime la volonté de la population.
Dans sa logique qui minimise l’importance d’une élection, il est amené à semer la confusion (pour une deuxième fois) sur l’élection (référendaire) de 1962 sur la nationalisation de l’électricité parce que, dit-il, moi j’ai rédigé les discours de Jean Lesage et j’en sais donc plus que quiconque. Il écrit donc :
Jean Lesage parlait de la nationalisation, bien entendu, mais aussi de quantité d’autres sujets : bilan gouvernemental, thèmes d’intérêt local, valeur des candidats, attaques contre l’adversaire unioniste, etc. La publicité électorale était à l’avenant, chapeautée par le slogan « Maîtres chez nous ! » Lesage a gagné l’élection. La nationalisation de l’électricité a joué un grand rôle dans l’adhésion du public à son parti, mais, parce qu’on n’était pas en campagne référendaire, personne n’a jamais au juste su ni ne saura jamais quelle proportion exacte de l’électorat a, pour cette raison précise, voté en faveur de son parti. Ce flou n’a pas empêché la nationalisation de se faire, personne ne pouvant prétendre que le gouvernement Lesage, comme gouvernement d’une province, ne disposait pas de la légitimité nécessaire pour acheter des compagnies d’électricité privées, une opération qui ne provoquait pas une mutation politique ni n’affectait le statut de l’État québécois. Mais quand, de nouveau, viendra le temps se prononcer sur cette mutation, sur la transformation de statut politique du Québec, le flou, tolérable en 1962, ne le sera plus. Il faudra se cramponner en terrain solide.”
J’essaie de garder mon calme devant cette démonstration de mauvaise foi. Tout ce qu’écrit Claude Morin sur les “motivations” de l’électeur s’applique à tout exercice de la démocratie et à tout vote lors d’une élection ou un référendum. L’élection de 1962 a été déclenchée parce que Jean Lesage voulait l’appui de la population pour nationaliser les compagnies privées d’électricité et tout le monde le savait. C’est ça que ça voulait dire : “Maîtres chez nous !” Ce que Claude Morin appelle “le flou tolérable en 1962” n’ existe que dans son esprit.
Pour Claude Morin, le gouvernement du Québec élu par la population ne peut rien faire d’autre que d’organiser un référendum. Tel est le venin de l’étapisme qu’il continue de répandre dans ses écrits. Et il est approuvé par tous ceux qui critiquent le Parti indépendantiste qui prétend qu’un gouvernement élu à partir d’un programme clair disant qu’il veut réaliser la souveraineté du Québec peut agir et poser des gestes de souveraineté avant d’avoir fait un référendum.
Ce que je trouve d’extrêmement grave, c’est que les penseurs les plus avisés de Vigile.net appuient la position de Claude Morin qui fait dorénavant partie de l’idéologie dominante de la province de Québec et contribue à ce que la province de Québec reste une province. A moins que quelqu’un me démontre le contraire, l’idéologie de Claude Morin domine la pensée de Pauline Marois car quand elle parle de poser des gestes de souveraineté selon les suggestions de Gérald Larose. constitution québécoise et citoyenneté québécoise, il faudrait savoir quel mandat clair elle demandera à la population pour agir.
Est-ce que l’on sait le mandat qu’elle demandera à la population ? J’ai bien hâte de voir : un bon gouvernement (qui ne fera pas de référendum, tant mieux), il fera quoi de différent des deux autres partis qui ne sont pas souverainistes ? Qu’est-ce qui fera qu’un parti souverainiste comme se dit l’être le Parti québécois, fera comme gouvernement qui permettra aux électeurs de conclure que ce parti est vraiment souverainiste ? Selon Claude Morin, il ne peut rien faire.
Comprenez-vous ? Il me semble que c’est clair. La pensée de Claude Morin est la chose la plus dommageable et la plus grave qui soit arrivée au mouvement indépendantiste québécois. Cet étapisme privilégie la conquête du pouvoir provincial, l’empêche d’être autre chose que “provincial” (comme le dit si bien le directeur de l’Action nationale, Robert Laplante) et lui interdit d’être un pouvoir national. Si on ne sort pas de cet étapisme néfaste, on s’en va vers un cul-de-sac. Est-ce que ça vous dérange si je vous dis que la prose de Claude Morin me plonge dans une colère que même la victoire des Canadiens contre Boston ne réussit pas à calmer.
Robert Barberis-Gervais, Vieux-Longueuil, 23 avril 2008
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

