Depuis toujours, la Chine exerce un saisissant envoûtement sur le voyageur occidental. Dès qu’il y pose les pieds, il vit un choc culturel, coincé entre l’émerveillement et la frayeur. Afin de mieux comprendre cette Chine réelle et imaginaire, lors d’un deuxième voyage d’observation en octobre dernier, je me suis arrêté à Beijing, Shanghai, Suzhou, Canton et Hong Kong, avec deux collègues à l’esprit ouvert*, pour échanger avec des citoyens, des chefs d’entreprises, des dirigeants d’organismes et avec quelques universitaires.
On écrit beaucoup de choses sur « cette Chine pléthorique et chaotique »**, écartelée aujourd’hui entre le discours communiste – religion officielle – et les attraits d’un capitalisme imposé et débridé. Je n’ai pas la prétention de comprendre ce vaste pays dont l’histoire plonge dans la nuit des temps. Mais, ce qui est maintenant évident, c’est que notre quotidien en est définitivement marqué, et que des grands pans de notre avenir seront conditionnés par l’expansion tous azimuts de l’empire du Milieu.
Quand Mao Tsé-Toung définissait le leadership dans les années 50, il disait : « Le timonier est celui qui réinvente le rêve et mobilise les ressources pour y arriver. » Dieu (ou Bouddha) sait que l’unique Parti communiste chinois (PCC) fait encore rêver, mais qu’il exerce toujours aujourd’hui une direction non partagée et une autorité contraignante sur les dites ressources !
Même que ce dirigisme absolu – mais éclairé (sic) – s’inscrit, je crois, comme une des raisons principales de la croissance rapide de cet immense pays-continent de 1,4 milliard d’habitants, à l’histoire marquée des sceaux rouges de l’humiliations, de la violence et de la souffrance. (Difficile à accepter pour des démocrates, n’est-ce pas ?)
On ne peut pas s’inspirer chez-nous du modèle chinois tant que la gouverne des organisations y est autocratique, que l’information sévèrement contrôlée, que la corruption endémique, que la falsification tient lieu d’innovation et que l’ensemble des travailleurs vit dans la peur chronique de la faim. La Chine compose avec ces contraintes pernicieuses. Heureusement, toutes ces situations évoluent aujourd’hui dans le sens de « l’harmonie », pour utiliser ce slogan politique à la mode là-bas.
L’ami Hervé Sérieyx affirme que « face à un géant aussi puissant, on peut soit le diaboliser, soit tenter de voir ce que l’on peut d’ores et déjà en tirer. » Contemplons aussi les résultats et les potentialités des avancées chinoises. Il y a en effet tellement d’enseignements à prélever des progrès en Chine : sur les plans humain et collectif, dans les domaines de la prospective sociale, industrielle, financière ou macro-économique, et sur les fronts géopolitique et gouvernance publique. Un pays prêt à s’ouvrir, à condition qu’on ne le juge plus à travers nos préjugés. Je développerai davantage ces atouts dans une prochaine correspondance.
Je persiste à croire que la Chine pèsera lourd sur l’avenir de notre planète, d’ici quelques décennies, peut-être même avant 2020, tant aux plans commercial et financier, que social et environnemental, que politique et militaire. À cette allure, les actuelles transformations en Chine constituent un virage dangereux pour eux qui tentent de brûler les étapes et… pour nous qui en encaissons les contrecoups sociaux, industriels et financiers. Quelles leçons devons-nous en tirer pour sortir de notre confort et de notre indifférence ?
Les États-Unis sont un pays en déclin qui n’est plus et ne sera plus l’hyperpuissance d’hier. Le centre de gravité du monde glisse de l’Occident vers l’Asie, et c’est de ce nouveau paradigme dont il faut parler afin d’en décortiquer les enjeux pour nos enfants.
Je poursuis cette réflexion, interrogé par les observations sur le terrain, par des rencontres expertes et par des échanges avec ma « triade » d’amis voyageurs. Vous avez une opinion sur ces questions ?
Gilles Châtillon
* Hervé Sérieyx de l’Union des groupements d’employeurs de France et Laurent Chartier du Groupe Conseil CFC du Québec.
** Suzanne Giguère, dans une critique du très sensible livre – à la fois documentaire et fantastique – « Sweet, Sweet China » de Felicia Mihali, XYZ éditeur Montréal, 2008, 330 p.
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

