L’Art de mettre le feu
La Caisse de dépôt a acheté du papier commercial dont la nature même est de regrouper des mauvaises créances. Elle en a acheté si massivement qu’en cas de coup dur, sa revente était impossible. L’écoulement d’une telle quantité de papier commercial aurait inondé le marché. Le risque d’un tel investissement était manifeste.
L’achat eut lieu en toute indépendance assure le gouvernement. On ne sait plus trop ce que signifie « indépendance » de la Caisse. Qui consulte qui. On imagine qu’avant de se mettre au lit, un employé en a parlé à son oreiller. Et l’oreiller lui a répondu que la firme de Toronto responsable de la vente avait accordé à son papier commercial la cote triple A.
Nous sommes en un temps où même un récipiendaire du Prix Nobel d’économie affirme qu’être mené par l’argent organisé ne vaut guère mieux que d’être mené par le crime organisé. Les multiples affaires qui ont secoué le monde financier ont fini par faire apparaitre celui-ci comme une brute géante qui dispose pour ses larcins de collaborateurs habitués à être moins voyants.
C’est dans ce contexte que Jean Charest a voulu proposer une commission sans marge de manœuvre, sans temps alloué, sans pouvoir d’enquête. Dans sa belle candeur, Liza du Club des Ex a commenté favorablement dès le premier jour cette tentative d’organisation de la part du gouvernement. Une commission élargie et autonome risquait d’engendrer trop de mémoires, trop de dépositions. Il était même possible que le père de la Caisse de dépôts vienne y donner son opinion, un point, disait-elle, à éviter.
Le résultat fut exactement ce que Charest redoutait. Les gens se sont sentis organisés. Ils voient un plan de commission organisée avec des équipes recrutées par le gouvernement lui-même. Le laps de deux jours maximum sent la hâte de conclure, les manœuvres pleines d’ombre.
Charest disait vouloir éviter la désignation d’un bouc-émissaire. Loin d’éviter les accusations, le scénario d’évitement de Charest ne fait que déplacer le procès. La population se répète que des argentiers vivent de sa timidité et de son impuissance depuis trop longtemps. L’un pense au scandale d’Enron, l’autre pense à ces fonds mutuels qui n’étaient que des systèmes pyramidaux ; la confusion entre les scandales financiers est totale.
Il aurait fallu que sur ce dossier précis, Charest laisse le volant à quelqu’un d’autre, un commissaire sans accointances avec le régime, quelqu’un libre de sonder la question. Bourassa savait le faire parfois. Il désigna Cliche, proche d’une autre famille politique pour jeter de la lumière sur les activités syndicales.
Charest dit que ce n’est pas tant de la cachoterie qu’il veut faire que de la précaution. Trop de publicité autour d’un mauvais rendement ternirait la réputation de la Caisse. Ce n’est qu’une mauvaise année. Il ne faut pas s’arrêter aux épisodes, aux accidents. Inutile de chercher le problème à sa racine.
La base sur laquelle opère la Caisse serait saine, assure le gouvernement. Il n’y a pas lieu de reprendre à la racine, d’analyser les concepts. On serait en mode solution. La Caisse serait un domaine autonome, détourné de la politique. Un nouveau président en garantirait les activités proprement… Proprement quoi ? Théoriques ? Spéculatives ? Tout ce que l’on sait c’est que c’est enchevêtré, complexe. Attendons juste le prochain chiffre qui nous sera fourni.
L’attitude politiquement correcte consisterait à laisser des compétences scientifiquement rigoureuses assurer la gestion de la Caisse. On ne sait trop ce qu’impliquait la loi de Charest encadrant la Caisse, sa corrélation possible avec les mauvais rendements de la Caisse. Et ce serait normal de ne pas savoir car il s’agit d’un savoir des experts. La bonne attitude, ce serait de laisser le gouvernement tranquille, en mode solution. C’est que, voyez-vous, notre ignorance sacrée serait le meilleur allié de la Caisse, le gage de ses bons résultats futurs...
André Savard

