Note préliminaire : Version originale (intégrale) de l’article publié dans Le Devoir du 28 Juillet 2009, et immédiatement relayé par Vigile.
METRO étant depuis maintenant plusieurs années l’unique supermarché à propriété québécoise, j’incline à lui donner priorité pour ce qui regarde mes emplettes de type alimentaire.
Hélas je dois cependant, à certains égards, opposer de solides réserves à l’endroit de cette entreprise. Lesquelles expliquent que j’aie dans les dernières années (certainement plus de cinq ans) très massivement abandonné Métro. Deux motifs fondamentaux, qui en dernière analyse se rejoignent comme en entonnoir, sont ici en cause.
I. AMBIANCE MUSICALE INSUPPORTABLE. Votre propension à agresser votre clientèle avec de la chanson anglo-commercialo-américaine constitue une aberration qui va à l’encontre, selon moi, de toute l’« intelligence commerciale » qu’on pourrait légitimement attendre d’une entreprise de votre calibre et de votre dimension (et j’ajouterais pour le coup : de votre nationalité). Nous avons dans notre langue, au Québec, un trésor quant à la qualité de la chanson française (d’ici ou d’ailleurs). Or vous « traitez » votre client comme s’il s’agissait d’un individu : a) étatsunien (ou canadian...) ; b) de... treize ans d’âge (mental ou réel...). Entrer chez Métro avec une réception pareille, c’est inviter le client à tourner les talons à l’instant même. C’est d’un mauvais goût que je qualifierais de surréaliste.
II. De manière générale, LE PEU DE RESPECT POUR LA LANGUE FRANÇAISE. Laquelle est chez vous largement banalisée (voire balisée !) lorsque non carrément inféodée à la langue anglaise.
• À commencer par votre CAHIER PUBLICITAIRE HEBDOMADAIRE BILINGUE. Or au Québec, où la langue officielle (et massivement véhiculaire) est le français, les anglophones représentent moins de 8% de la population. Les francophones constituent 82% de la société, alors que les autres 10% sont allophones ; et à ce titre ceux-ci sont tenus, en vertu de la Charte de la Langue française, d’opter pour le français (à l’école, etc.). Or Métro se comporte comme si le Québec était moitié anglais / moitié français. C’est là un choix social (et politique, car c’est là effectivement un choix politique de Métro) absolument indéfendable. A fortiori pour une entreprise québécoise. Le phénomène est d’autant plus méprisant que dans ce « beau grand pays bilingue » nommé Canada (hors Québec) les mêmes cahiers publicitaires (tous supermarchés confondus par ailleurs) restent opiniâtrement unilingues anglais. Résumons-nous : circulaires unilingues anglaises partout au Bilingual Country de Michael Ignatieff (hormis, parfois, l’Acadie) / circulaires partout bilingues au sein de l’État très officiellement unilingue français du Québec. Cherchez l’erreur...
• Votre comportement (que je qualifie sans ambages de « colonisé ») se répercute sur moult « détails ». Qui n’en sont pas. Par exemple, et outre votre CHOIX MUSICAL dont je vous ai entretenu à l’instant (en complément à la belle chanson française, et je ne fais pas ici référence à C« e »line Dion, et moins encore au Pascale Picard « Band », vous pourriez aussi intégrer de la musique instrumentale [style André Gagnon, Claude Léveillée et autres Dompierre, Vogel, Mercure ou Cousineau, par exemple], voire semi-classique : je ne vous demande pas pour autant de nous offrir l’interprétation des sonates pour piano de Mozart, ou de Schubert, par Mitsuko Uchida, vous savez...), VOS MARQUES MAISON ACCORDENT UNE ABSOLUE PRIORITÉ A L’ANGLAIS. C’est un comble pour une firme québécoise ! Selection, Irresistibles, Merit / Merite... (on notera aussi au passage, et comme pour ajouter l’insulte à l’injure, l’absence des signes diacritiques, propres à la langue française). Priorité, dis-je, quant à la disposition visuelle (l’anglais en partie supérieure et/ou à la gauche), et même, souvent, quant à la DESCRIPTION DU PRODUIT (les ingrédients, mode d’emploi, etc.), alors que le français se voit ordinairement (quoique pas toujours il est vrai) renvoyé au second plan.
• Et c’est sans compter les membres du personnel qui, très fréquemment, présentent sur les rayons le coté anglais des produits plutôt que le côté français (comme si c’était là un geste anodin ou parfaitement indifférent, ou insignifiant). Même votre raison sociale ( !) – Bonjour Quebecor ! – « nie » votre propre québécité, alors que vous prenez bien garde (est-ce donc honteux d’être Québécois... ?) d’insérer l’accent sur le E de METRO. Or dit-on « Meeeutro » ou bien « Métro » ? Poser la question...
En bref, si sur ces plans linguistiques vos compétiteurs ne se comportent guère mieux que vous (Provigo est particulièrement arrogante avec la bilinguisation (quasi) systématique de l’ensemble de ses espaces, y compris dans l’affichage), j’ai longtemps tenté, en dépit de tout, de rester fidèle à Métro. Mais j’ai fini par en avoir assez de vos manières. Qui n’auront jamais évolué au fil des ans. Bien au contraire. Ce qui explique ma propension, depuis de nombreuses années, et quitte à payer un peu plus cher à l’occasion (mais pas forcément tout le temps...), d’encourager de petits commerçants (boucheries, épiceries fines, etc.) qui ont tout à la fois l’intelligence, l’amour-propre et l’élégance de nous servir tout naturellement en français. Incluant (permettez l’anglicisme) ce qui regarde l’ambiance musicale, le cas échéant. Et y compris, eh oui, par le simple (mais si rare) silence ! Dont on oublie trop aisément les délicieuses, voire les apaisantes propriétés dans la cacophonie incessante de la vie urbaine.
Car enfin, si je puis à la rigueur comprendre (au moins théoriquement) une compagnie canadienne ou étatsunienne qui tente, fallacieusement, de nous entrer la langue anglaise dans la gorge, ici au Québec (auquel cas je me dis qu’il n’en tient qu’à nous, citoyens et consommateurs tout en un [et faute d’un Gouvernement digne de ce nom], d’adopter les comportements adéquats dans les circonstances, à savoir : ne plus y remettre les pieds et de facto aller se faire voir ailleurs), je « débarque » totalement quand il s’agit d’entreprises québécoises qui (des pharmacies Jean Coutu et/ou Brunet aux cafés Van Houtte) agissent de la sorte. LÀ, ÇA NE PASSE PLUS DU TOUT. À ce titre, ma colère citoyenne se révèle nettement plus vive à l’égard de Métro, en regard à celle que j’éprouve à l’égard de la plupart de ses concurrentes – Provigo en particulier, que j’ai depuis fort longtemps éliminée radicalement de mes aires de consommation (en comparaison à IGA, par exemple, qui, admettons-le, fait un effort louable sur ces questions).
Cela dit, je puis fort bien concevoir que vous cherchiez également à « séduire » le consommateur « canadian ». En revanche, je considère que vous commettez une erreur monumentale en estimant que vous vous enrichirez plus encore en niant votre propre personnalité. On ne gagne jamais dans la vie, de manière générale (l’Histoire des hommes et des nations nous le confirme en permanence au fil des siècles et des civilisations), en adoptant des comportements serviles (ou de mépris de soi). On peut gagner, peut-être, ou parfois, à court terme ; mais jamais à longue échéance. Aussi, en persistant dans ce que j’appelle vos ERRANCES LINGUISTIQUES FONDAMENTALES, Métro, vous finirez par perdre sur tous les plans : les Québécois finiront par en avoir ras-le-bol, d’une part, et les Canadians auront, d’autre part, et de toute façon, toujours tendance (selon moi, et je parle par expérience) à demeurer méfiants et circonspects, voire xénophobes (les Eric Amber du Théâtre Sainte-Catherine et autres Conseils de ville manière Hampstead City nous le rappellent pour ainsi dire chaque jour depuis... 1759), à l’égard de toute firme spécifiquement québécoise. Quand bien même celle-ci, n’est-ce pas, serait disposée à « vendre son âme » (ou sa dignité) pour quelques dollars de plus... Là-dessus, en conséquence, une suggestion (amicale) : faites comme vous voulez en territoire canadian. Mais en territoire québécois, votre bilinguisme (quand ce n’est pas votre suprémacisme anglaisant) est absolument irrecevable.
Soyez dignes et « courageux », gens de Métro. Et l’avenir, j’en suis convaincu, attestera sans détour que vous aurez eu raison d’agir comme un CITOYEN CORPORATIF VÉRITABLEMENT ÉCLAIRÉ. J’ajouterais même que vous ferez école... dans le Québec de demain. C’est-à-dire : d’ores et déjà. On appelle cela un « effet d’entraînement ».
En clair, et pour ainsi dire a contrario, mettre en vis-à-vis (i.e. à égalité) 8% et 82% (voire 92%) d’une population est tout ce que l’on veut. Sauf une décision commerciale sage et intelligente...
Et je ne parle même pas de l’extrême fragilité de fait de la langue française. Qui, si elle est encore majoritaire en territoire québécois (quoique... des régions entières, du Pontiac et de l’Outaouais à Montréal, ressemblassent de plus en plus à des contrées étrangères...), reste lourdement minoritaire en Canada, dans les Amériques et... sur la Planète.
Bref, le citoyen-consommateur que je suis demande à Métro une chose, une seule : de cesser sans plus tarder de jouer les chevaux de Troie dans notre propre maison nationale.
Qui plus est dans la foulée, et ce n’est pas rien, émulation oblige, tous les Provigo, les Payless Shoes, les Lush et les Second Cup du pays de Gilles Vigneault seront tenus d’en faire autant. Et la Dignité triomphera.
Enfin.
Bien cordialement à vous,
Jean-Luc Gouin, Capitale nationale, ce 29 (23) juillet 2009

