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« Cette langue qui nous isole » selon Alain Touraine
Marc Chevrier
Encyclopédie de L’Agora
lundi 12 mai 2008


Texte publié dans Le Devoir du jeudi 15 mai 2008

- L’usage de plus en plus généralisé que font les universitaires français de l’anglais dans leurs communications scientifiques à l’étranger est révélateur d’un nouvel ordre des choses naissant, en particulier quand un intellectuel aussi éminent que le sociologue Alain Touraine, venu à Toronto recevoir un doctorat honoris causa d’un collègue universitaire bilingue, décide de donner ses allocutions principalement en anglais dans un colloque dédié à la transculturalité, et ce malgré la présence de nombreux francophones.

***

Il semble que les palmes académiques se gagnent désormais en anglais, si l’on en juge par l’engouement des intellectuels et universitaires français pour cette langue dans leurs communications à l’étranger. L’universalisme prétendu de la langue française devient une figure de rhétorique usée que l’on met vite dans sa poche sitôt sorti de l’Hexagone et arrivé au Canada… Un bel exemple de cette anglomanie : les curieux usages linguistiques d’Alain Touraine, sociologue de réputation internationale et ami de l’Amérique latine, qui a été l’invité d’honneur d’une conférence internationale qui s’est tenue le 24 et 25 avril dernier au collège universitaire de Glendon, seul campus bilingue de la ville de Toronto, rattaché à l’université York. Ce colloque portant sur les perspectives multidisciplinaires de la « transculturalité » promettait pourtant des échanges croisant les langues et les cultures, d’autant plus qu’il réunissait des conférenciers québécois, canadiens et latino-américains et leur offrait un service de traduction simultanée du français et l’espagnol vers l’anglais. Des thèmes comme le multiculturalisme, la créolité, le « mestizaje » étaient au programme. L’Agence universitaire de la Francophonie, le Secrétariat aux Affaires intergouvernementales canadiennes du Québec et le Consulat général de France à Toronto comptaient parmi les partenaires financiers de l’événement.

De toute évidence, Alain Touraine a fait mine d’ignorer l’intention multilingue et pluriculturelle de l’événement puisqu’il a prononcé une longue allocution d’ouverture uniquement en anglais, condamnant au silence les interprètes présents. Le lendemain, le conférencier d’honneur recevait en grandes pompes un doctorat honoris causa dans le « Sénat » du campus, salle en forme de rotonde plaquée de boiseries. Pour l’occasion, la Marseillaise et le Ô Canada ont retenti, une procession a fait défiler les officiants et le lauréat en toge, le massier a placé la masse d’armes sertie d’hématites, d’agates et d’amazonites devant l’assemblée debout. Sur le mur, des armoiries rappelaient la devise du campus, « alteri saeculo » (i.e. pour les générations futures) tirée d’une phrase attribuée au poète latin Ennius, « serit arbores quae alteri saeculo prosint », qui veut dire « il plante des arbres qui profiteront aux autres générations ». Après le discours de bienvenu du « principal » du collège, diligemment donné dans les deux langues du campus, Alain Touraine a donné le sien, encore une fois en anglais. Cette fois-ci, l’éminent sociologue s’est expliqué de son choix linguistique. Contrairement à plusieurs de ses compatriotes qui s’obstinent à parler français à l’étranger au nom de la Francophonie au risque de s’isoler, Monsieur parlerait en anglais pour être compris, ce qu’il a fait sans ambages, jusqu’à la conclusion qu’un sursaut de conscience lui a fait prononcer en français et en espagnol. Le propos principal du discours : les êtres humains ont des droits, un droit à avoir des droits, profonde vérité qu’un Français découvre quelque deux cent vingt ans après la Révolution française.

Comment expliquer la réticence de Touraine à s’exprimer en français dans un campus bilingue situé dans un pays qui se glorifie de faire la part belle au français et d’être membre de la Francophonie ? Difficile d’attribuer ce tic linguistique à la méconnaissance des lieux ; Touraine est venu à plusieurs reprises au Canada et au Québec pour y donner des conférences ; il doit sans doute savoir, avec toute la finesse que procure l’analyse sociologique, ce qu’implique de professer en anglais devant un parterre composé d’une bonne partie de Québécois et de francophiles du Canada et d’ailleurs. À moins que Touraine n’ait voulu signifier à son auditoire le message suivant : le plus grand honneur académique n’est point tellement de recevoir un doctorat honoris causa que d’en décrocher un qui provienne de l’anglosphère, dans la seule langue scientifique qui compte aujourd’hui. Il existerait au fond deux types d’intellectuels. D’un côté, il y aurait ceux qui s’entêtent à vouloir user dans leurs communications de leur langue nationale reléguée au rang de dialecte d’intérêt ethnographique, et qui se confinent ainsi à des horizons limités ; de l’autre, les intellectuels de stature mondiale, qui circulent, qui voyagent d’un continent à l’autre, qui donnent des leçons de cosmopolitisme à la planète, en anglais s’il vous plaît, participant ainsi de plain-pied à un nouvel ordre impérial des idées. Qu’on soit au cœur de l’Euroland ou des Americas, l’antienne est la même. Voilà peut-être ce que Touraine a voulu dire à ses amis d’Amérique, le type d’arbres qu’il a voulu planter pour les « générations futures » dans un campus qui s’enorgueillit de posséder un jardin à la française.

***

Marc Chevrier

Professeur de science politique, Université du Québec à Montréal



Source
http://agora.qc.ca/francophonie.nsf/Documents/Anglomanie--_Cette_langue_qui_ (...)


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