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Bernard Frappier et Claude Morin rejettent du revers de la main une déclaration d’indépendance par le Parlement de Québec suite à une victoire d’un parti indépendantiste aux élections comme ne respectant pas le droit international.
Pour eux, seul un référendum gagné avec une majorité claire sur une question claire peut permettre d’accéder à l’indépendance. Ils ont donc parfaitement intégré la loi sur la clarté de Dion-Chrétien. C’est ce que Gérald Larose appelle “le référendisme” et c’est ce que Joseph Facal appelle mettre le légal au-dessus du politique, réflexion qu’il a faite suite à la déclaration unilatérale du Parlement du Kosovo qui a été faite sans référendum mais attention le Québec n’est pas le Kosovo comme s’est dépêché de l’écrire le toujours très prévisible André Pratte.
A ce propos, je rappelle ce que René Lévesque, Jacques Parizeau et Jacques-Yvan Morin, ainsi que tous les savants penseurs et militants du Parti québécois affirmaient avant l’intervention de Claude Morin, un peu avant le jour du vote du 29 octobre 1973, ce qui changeait la politique du Parti sans l’accord d’un congrès. Voici le texte qui est apparu comme publicité payée par le Parti québécois dans tous les journaux quelques jours avant le 29 octobre 1973, il y a 35 ans.
Aujourd’hui,
je vote pour la seule équipe
prête à former
un vrai
gouvernement.En 1975,
par référendum,
je déciderai
de l’avenir
du Québec.Une chose à la fois ! Chaque chose en son temps.
Je vote Parti québécois.
Je vote pour le vrai !(Voir Ils sont fous ces libéraux, Editions Robert Antoine, Longueuil, mai 1974, p.133)
***
Avant que n’apparaisse cette publicité, la pensée officielle du Parti québécois a été exprimée dans une série de huit articles parus dans le Toronto Star sous la plume de Robert McKenzie du 6 novembre au 15 novembre 1971. Ces entrevues de René Lévesque et Jacques Parizeau ont été traduites et présentées par moi dans une plaquette publiée aux Editions du Parti québécois en novembre 1972 avec l’autorisation explicite de René Lévesque à qui j’ai demandé : “M. Lévesque, que pensez-vous du titre : “Comment se fera l’indépendance” ? Il approuva sans aucune hésitation en disant : “C’est un beau titre.” Il aimait ce futur simple. Pour lui, souveraineté ou indépendance, c’était le même projet politique pour le Québec.
Dans la préface, pour résumer la pensée de Lévesque et Parizeau, j’ai écrit et personne n’a protesté :
“Créer un pays à partir d’une province à majorité francophone (qui contient une minorité d’anglophones) fédérée depuis plus de cent ans à d’autres provinces anglophones longtemps “colonies britanniques”, c’est une opération un peu délicate et compliquée. Mais elle est faisable et il y a moyen d’y comprendre quelque chose. Cette brochure veut expliquer comment se fera l’indépendance c’est-à-dire par des élections démocratiques et des négociations pacifiques”.
“Le Parti québécois, écrit Robert McKenzie, est prêt jusque dans les moindres détails à faire face aux événements qui viendront après une victoire électorale du parti — comment surmonter une crise inévitable si Ottawa refusait à un gouvernement péquiste le droit de déclarer l’indépendance, les complexités des négociations de rupture avec le Canada — sur quelles bases établir le partage de l’actif et des dettes du Canada et ainsi de suite. Par exemple, il est bien connu que le Parti québécois possède déjà ses propres comités qui préparent des plans détaillés en vue d’une prise de pouvoir sans heurts après une victoire électorale. (Note : d’après le contexte, “prise de pouvoir” veut dire accession au statu de pays indépendant.)
McKenzie écrit :
“Si le Parti québécois prend le pouvoir au Québec à la suite d’une victoire électorale, le nouveau gouvernement du Québec invitera le reste du Canada à entamer des négociations conduisant à l’ indépendance du Québec. Quant à savoir si la déclaration d’indépendance du Québec devrait se faire dès que les résultats du scrutin seront connus, le programme du parti auquel Lévesque en tant que leader du parti, est lié, spécifie qu’une déclaration unilatérale d’indépendance ne serait envisagée qu’en dernier ressort, c’est-à-dire s’il s’avérait impossible d’arriver à un accord avec le reste du pays au sujet des modalités de la séparation.”
“Jacques-Yvan Morin, principal spécialiste du parti en droit international, est d’avis que la déclaration d’indépendance devrait suivre immédiatement les élections.(...) “Nous pourrions proclamer l’indépendance du Québec grâce à ce qu’on appelle une “clause suspensive” dit Morin. “Ceci signifierait la proclamation de l’indépendance du Québec — il n’y aurait pas moyen d’en douter — mais la passation des pouvoirs et le transfert de juridiction d’Ottawa à Québec pourrait s’échelonner sur plusieurs mois”. Jacques Parizeau parle d’une “longue période de négociations allant jusqu’à 18 mois et même deux ans et dont l’aboutissement normal sera la déclaration d’indépendance.”
McKenzie écrit en novembre 1971 dans le Toronto Star lu par un million et demi d’anglo-canadiens :
“Avec ou sans majorité du vote populaire, le parti séparatiste québécois a l’intention de séparer le Québec du Canada s’il domine l’Assemblée nationale du Québec à la suite d’une élection. Un gouvernement du Parti québécois à Québec mettra immédiatement en branle le processus de sécession, sans aucun autre recours à l’électorat par un référendum ou une seconde élection. Telle est l’opinion exprimée au Star au cours d’une interview de René Lévesque, Jacques Parizeau et Jacques-Yvan Morin.
“J’ai vu Pierre Elliott Trudeau se conduire comme un gouvernement totalitaire en temps de guerre et gouverner par décret avant même que le Parlement n’ait été consulté, et il n’avait même pas obtenu 45% du vote canadien” ajouta Lévesque. “Il se conformait alors parfaitement à la tradition parlementaire britannique qui dit ; “Si vous avez la majorité au Parlement, vous êtes le gouvernement.” Voilà la tradition parlementaire britannique démocratique, et c’est ce que nous appliquerons. Le jour où nous formerons le gouvernement élu pour appliquer un programme que chacun connaît, c’est à ce moment-là que nous l’appliquerons.”
“L’économiste Jacques Parizeau a été tout aussi catégorique. “Le Québec est entré dans la Confédération sans référendum et il se retirera de la Confédération sans référendum conformément aux règles du parlementarisme britannique” a-t-il dit. (...) “En vertu de la souveraineté du Parlement, c’est le Parlement qui décide même si l’existence d’un pays est en jeu ou s’il s’agit d’un changement dans sa constitution. Le Parti québécois n’a pas inventé ces règles, mais vous pouvez être assurés que, cette fois, elles seront appliquées de la même manière.”
“Jacques-Yvan Morin envisage aussi la possibilité de voir un gouvernement du Parti québécois, même minoritaire, avec l’appui de membres d’autres partis, déclarer l’indépendance du Québec.”
“René Lévesque affirme que le Parti québécois prendra le pouvoir en 1973 ou se trouvera si près de le prendre que le premier ministre Robert Bourassa sera emporté par une seconde élection dans les deux ans qui suivront. Aussitôt après la prise du pouvoir, un gouvernement péquiste s’adressera à Ottawa pour entreprendre des négociations sur les modalités de la sécession du Québec : partage des biens et des dettes, offres d’union douanière et d’union monétaire entre les deux pays, puis calendrier de transfert de juridiction. Il est inutile de dire que le principe même de l’indépendance n’est pas négociable.”
Le huitième et dernier article s’intitule : René Lévesque prépare déjà une constitution pour le Québec. McKenzie écrit :
“Le Parti québécois et René Lévesque lui-même affirment qu’il sera au pouvoir d’ici cinq ans et que la prise du pouvoir mettra en branle le processus d’accession à l’indépendance. Qu’un groupe d’experts à l’intérieur du parti soit à l’oeuvre depuis 1969 afin de préparer un premier projet de constitution montrent bien avec quel sérieux opèrent le Parti québécois et son leader René Lévesque. Si le parti arrive au pouvoir au Québec, ce qui devrait se faire d’ici à cinq ans, d’après ses leaders, cette constitution sans doute revue et corrigée sera proposée au peuple québécois lors d’un référendum national.
Cette constitution proclame que le Québec est un état souverain de culture française et que la langue officielle de la république est le français. Son article un se lit comme suit :
“Le Québec est une république démocratique et sociale. Il garantit à tous les citoyens l’égalité devant la loi, sans distinction d’origine, de race, de sexe ou de religion. l’emblème national est le drapeau fleurdelisé bleu et blanc. L’hymne national...” - au cas où la province se séparerait du Canada au cours des prochaines années.”
Voilà ce pensait le Parti québécois quand il se présentait devant les électeurs en disant : voter pour le Parti québécois, c’est voter pour l’indépendance.
Puis, l’étapisme de Claude Morin est arrivé et nous plaça devant le fait accompli.
Aujourd’hui,
je vote pour la seule équipe
prête à former
un vrai
gouvernement.En 1975, (en 1980, 1995, etc)
par référendum,
je déciderai
de l’avenir
du Québec.Une chose à la fois ! Chaque chose en son temps.
***
Telle a été la publicité publiée en octobre 1973. C’est ainsi que Claude Morin a placé la prise du pouvoir comme priorité au prix de l’accession à l’indépendance et a séduit René Lévesque avec cette idée qui allait émasculer pour longtemps le mouvement indépendantiste avec cette fausse obligation de passer par le référendum et non pas par une victoire aux élections avec un programme clair qui met l’indépendance comme priorité véritable. On a baptisé cette démarche “l’étapisme”.
Lisez la prose de Claude Morin, le père de l’étapisme, ici même pour comprendre les méandres de la pensée du grand négociateur à qui on peut reprocher des choses beaucoup plus graves que d’avoir accepté de l’argent de la GRC.
Jacques Parizeau, ce trésor national, disait : “Le Parlement peut tout faire sauf changer un homme en femme.”
Robert Barberis-Gervais , Marie-Victorin, 23 février 2008
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —
M. Barberis-Gervais, vous écrivez : « cette idée qui allait émasculer pour longtemps le mouvement indépendantiste avec cette fausse obligation de passer par le référendum et non pas par une victoire aux élections avec un programme clair qui met l’indépendance comme priorité véritable. On a baptisé cette démarche “l’étapisme”. »
Très intéressante historique mais, je crois que l’idée de référendum n’a pas émasculé du tout le mouvement indépendantiste, au contraire, ça a permis au PQ de prendre le pouvoir. M. Lévesque n’était pas bête, il savait qu’il y avait bien moins de 50 % de Québécois en faveur de l’indépendance du Québec en 1980 "même chose pour M. Parizeau en 1995". Ils ont contourné la chose en disant, élisez nous, on va faire un bon gouvernement PROVINCIAL et, si ça vous tente, vous pourrez, plus tard, décider de la souveraineté-association ou de la souveraineté-partenariat, dans un référendum.
Le PQ n’aurait jamais été élu sans cette idée de M. Claude Morin et, disons, que par miracle, il aurait été élu quand même avec, autour de 42 % des votes et qu’il en aurait profité pour déclarer l’indépendance unilatérale du Québec, c’est quoi qui se serait passé, selon vous ?
Notre bon gouvernement fédéral fédéraliste n’aurait pas reconnu cette déclaration d’indépendance. Il aurait envoyé son armée pour occuper le Québec comme Israël occupe la Palestine. M. Jean Chrétien a même écrit dans ses mémoires qu’il n’aurait même pas reconnu une mince victoire du OUI en 1995, ce que je crois sans problème. Au mieux, il y aurait eu la partition du West Island, de Westmount, probablement de l’Outaouais et des réserves indiennes anglophones incluant tout le nord québécois.
M. Barberis, il n’y a pas d’autres sorties qu’un référendum sur l’indépendance ou sur une autre option constitutionnelle comme une vraie confédération ou l’autonomie du Québec. Faut seulement avoir une bonne majorité de Québécois pour un OUI à quelque chose autre que la fédération centralisatrice actuelle qui nous a été faussement vendue comme une confédération en 1867, ce que je répète souvent sans trop d’écho.
Monsieur Barberis,
La différence entre votre position et celle de Morin tient à un détail, mais un détail qui a son importance : 35 ans, justement. Depuis, les usages internationaux quant à la reconnaissance de nouveaux États se sont "enrichis" d’une jurisprudence basée sur un élément devenu incontournable : la preuve que la majorité absolue de la population en cause a avalisé cette indépendance. Il ne s’ensuit certainement pas qu’une élection référendaire à la majorité des suffrages suivie d’une déclaration unilatérale constitue un crime mais qu’elle doit être confirmée par une ratification populaire sans équivoque possible. Ce qui pose problème à plusieurs indépendantistes exaspérés n’est pas le processus mais le fait qu’ils savent parfaitement bien que, présentement, l’humeur québécoise n’en est pas là, malheureusement, et ils voudraient bien trouver un moyen astucieux de contourner la difficulté. Il n’en existe qu’un seul : convaincre la majorité des Québécois et attendre le moment propice. La réalité se moque des stratagèmes et des désirs frustrés.
Quant à l’étapisme de Morin dans les années 70, que je n’approuvais pas dans le contexte d’alors, il ne l’a imposé à personne, c’est Lévesque qui a décidé seul et pas nécessairement d’une manière élégante, mais c’est plus facile de s’en prendre à l’éminence grise qu’au Saint-Esprit. On peut le regretter, mais on ne refait pas le passé. D’ailleurs, si même la question alambiquée de 1980 a été rejetée à ce moment par une majorité indiscutable, devinez combien auraient approuvé une indépendance proclamée par un parti élu par à peine 40% des électeurs. Claude Morin a proposé ce qu’il croyait bon de faire vu les circonstances. Et ce qu’il propose aujourd’hui, vu les circonstances toujours — ce pourrait s’avérer différent dans un, deux, cinq ans —, me semble à la fois assez réaliste et pas fondamentalement différent de ce que promeuvent Larose ou Paquette. Évidemment, si ça vient de Morin, c’est une hérésie voire une trahison, Normand Lester a fait des petits. La majorité des indépendantistes sont incapables de percevoir les enjeux au Kosovo mais gobent facilement les accusations sans preuves de Lester. Sancta simplicitas !
Au fait, lorsque Jacques Parizeau a prononcé la phrase que vous mentionnez, il citait Winston Churchill. Et ce qu’il pensait en 1995 ne correspondait plus à la vision qu’il avait dans les années 70, sinon il n’aurait pas procédé comme il l’a fait et bien fait.
Quant à prétendre qu’on peut reprocher à Morin « des choses beaucoup plus graves que d’avoir accepté l’argent de la GRC », il faudrait dire lesquelles et en apporter la preuve. Les insinuations font partie de la famille des calomnies ; elles y ajoutent seulement un peu plus de malhonnêteté.
Je suis d’accord avec vous M. Julien quand vous écrivez : « Tout est une question de pouvoir et de vouloir ! »
C’est le vouloir qui semble faire défaut ici M. Julien. Si et quand le vouloir serait assez haut, le reste viendrait bien par curcroît.
Un bon jour, on espère qu’un chef québécois se lèvera, et saura comment traduire concrètement ce qui serait acceptable à une grande majorité de Québécois afin que le fédéral ne puisse pas refuser facilement une courte victoire d’un OUI.
Faut pas oublier qu’il pourrait y avoir un parti souverainiste d’élu au Québec avec seulement 35 % des votes. Dans un tel cas, je ne vois pas comment une déclaration d’indépendance pourrait être reconnue. On n’en sort pas. À moins d’une solide majorité d’indépendantistes au Québec, l’indépendance seule du Québec sans forme préalable d’association, oublions ça.

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