« Ce qui est salutaire à la nation ne va pas sans blâmes dans l’opinion ni sans pertes dans l’élection. »
Charles de Gaulle

COMMISSION JOHNSON

Certaines relations, passées et présentes, suscitent un malaise

La Presse
vendredi 13 octobre 2006

par André Noël et Bruno Bisson

Les relations passées et présentes entre les entreprises qui ont participé à la construction du viaduc de la Concorde, leurs concurrents, et les membres de la commission chargée d’enquêter sur son effondrement, suscitent un malaise qui pourrait nuire à la crédibilité et à l’image d’indépendance de cette enquête.

Dernière révélation à retenir : le fils d’Armand Couture, membre de la commission d’enquête, est ingénieur chez Dessau-Soprin, une firme qui sera appelée à témoigner sur la construction du viaduc devant cette même commission. Armand Couture, lui-même ingénieur, a dit à La Presse hier que c’était un fait « bien connu « que son fils Luc travaille chez Dessau-Soprin, une société dont le siège social est à Laval. Luc Couture est ingénieur en circulation, un secteur qui n’est pas lié à la construction.

Cette information s’ajoute à d’autres depuis la mise sur pied de cette commission d’enquête, dans les jours qui ont suivi l’effondrement du viaduc de la Concorde survenu le 30 septembre dernier, à Laval.

Le Parti québécois et l’Action démocratique du Québec ont rappelé leurs positions hier : ils auraient préféré que l’enquête soit dirigée par un juge ou un coroner, dont l’indépendance n’aurait pas fait de doute.

C’est la compagnie mère de Dessau-Soprin, Desjardins-Sauriol, qui a dessiné les plans du viaduc de la Concorde en 1968. C’est aussi cette firme d’ingénieurs qui a fait la surveillance du chantier, selon Claude Bertin, qui était à l’époque le responsable régional du ministère des Transports du Québec.

Lorsqu’il a été approché pour travailler à cette commission, l’ingénieur Armand Couture a informé le président de la commission, l’ancien premier ministre Pierre Marc Johnson, que son fils travaillait chez Dessau, a affirmé hier Hugo D’Amours, l’attaché de presse du premier ministre Jean Charest.

M. Johnson a transmis cette information au bureau du premier ministre, et celui-ci en a informé le Conseil des ministres. C’est donc en pleine connaissance de cause que le Conseil des ministres a entériné la nomination de M. Coulombe à la commission. « Il n’y a aucun conflit d’intérêts », a soutenu M. D’Amours.

D’autres liens existent entre les commissaires et les entreprises qui ont travaillé à la construction du viaduc. Ils sont beaucoup moins directs, mais nombreux. Denis Guindon, vice-président aux ventes de Dessau-Soprin, était un employé politique du PQ sous Pierre Marc Johnson, en 1985. Ils ont continué à avoir des liens politiques au début des années 90.

Par ailleurs, Pierre Marc Johnson a siégé au conseil d’administration de Lavalin, puis de SNC-Lavalin, entre 1990 et 1998. Pour sa part, Armand Couture en a été l’un des principaux dirigeants pendant une vingtaine d’années. Cette grande firme d’ingénieurs est partenaire de Dessau-Soprin dans plus d’un projet. Elles sont notamment membres d’un consortium qui veut réaliser le projet en partenariat public-privé du pont de l’autoroute 25, entre Montréal et Laval.

Quand il été nommé président de la commission d’enquête sur l’effondrement du viaduc, Pierre Marc Johnson a également pris congé du conseil d’administration de Ciment Saint-Laurent. En 1996 (avant l’arrivée de M. Johnson à son conseil d’administration), Ciment Saint-Laurent a été condamnée à une amende de 5,8 millions de dollars par le Bureau de la concurrence du Canada conjointement avec Ciment Québec et d’autres cimentiers pour avoir fixé les prix du béton à Québec et dans la région.

Or, Ciment Québec pourrait aussi être appelée à témoigner devant la commission d’enquête sur l’effondrement du viaduc. C’est en effet une de ses filiales, Prud’homme et frères, qui a coulé le béton du viaduc en 1968.

Personne n’a mis en doute l’intégrité de MM. Johnson et Couture, pas plus que celle de l’ingénieur Roger Nicolet, lorsqu’ils ont été nommés à la tête de la commission d’enquête. Personne n’a même évoqué de possibles conflits d’intérêts. Il est inévitable que des personnes qui ont une carrière bien remplie aient tissé avec le temps une multitude de liens, ont indiqué les dirigeants du PQ et de l’ADQ. Les trois commissaires jouissent par ailleurs d’une très bonne réputation.

Mais les deux partis de l’opposition ont signalé que les juges ou les coroners ont généralement beaucoup moins de liens et que, par conséquent, il aurait été plus sage de leur confier l’enquête. C’est une position qu’ils ont rappelée hier.

« Juge ou coroner, c’est encore ma préférence », a dit hier le chef de l’ADQ, Mario Dumont. « Tout ça (la commission) est mal parti. Il y a une atmosphère de manque de transparence qui s’est installée dans les heures qui ont suivi l’effondrement du viaduc et qui n’est pas souhaitable. »

« Tout ce qui est révélé (les liens des commissaires) nous questionne, c’est le moins qu’on puisse dire, a déclaré Serge Deslières, député péquiste de Beauharnois et critique de son parti en matières de Transports. Je me pose la question : est-ce que ça n’entache pas un peu l’éthique de cette commission ? »

Au cours des années, a-t-il ajouté, « les coroners ont fait preuve d’une grande indépendance d’esprit et d’une qualité de travail assez extraordinaires. Le choix d’un coroner (pour faire la lumière sur l’effondrement du viaduc) aurait été beaucoup plus approprié ».

Le porte-parole de la commission d’enquête, André Sormany (lui-même un ancien relationniste de Ciment Saint-Laurent et ancien membre du cabinet de Pierre Marc Johnson), a dit que les liens de MM. Johnson et Couture n’entachaient en rien leur neutralité et leur indépendance.

« Ce que vous relevez de ces liens passés et présents prouve une chose, a-t-il dit hier. On est dans une bien petite société. Pour le moins qu’on bouge un peu, on a toujours un ami, un frère, un fils, qui est en lien avec quelqu’un dans un dossier. Dans tous ces faits, est-ce qu’on est dans un espace de possible conflit d’intérêts ? J’en doute. »

Mario Dumont a rétorqué qu’il est en total désaccord avec cette vision des choses. « Je n’accepte pas du tout qu’on dise que le Québec est une petite société où tout le monde se connaît, a-t-il déclaré. Le Québec n’est quand même pas un village de 800 habitants.On est encore capables de trouver des personnes pour juger des événements ou des personnes en toute indépendance : cela s’appelle des juges. »

PRÉCISION

Une citation a été malencontreusement tronquée dans notre article intitulé « La firme Dessau-Soprin dans la tourmente « (page A6). Voici le paragraphe complet, qui citait Claude Bertin, responsable régional du ministère des Transports lors de la construction du viaduc de la Concorde, en 1968 : « Je dirigeais une équipe d’une dizaine d’ingénieurs. Chaque semaine, un de mes ingénieurs rencontrait un ingénieur de Desjardins-Sauriol (devenue Dessau-Soprin) et un responsable de l’entrepreneur Inter State Paving (devenue Corival) sur le chantier. Mais ce ne sont pas les ingénieurs du Ministère qui surveillaient le chantier au jour le jour. »

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