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Une nation fatiguée de longs débats consent volontiers qu’on la dupe, pourvu qu’on la repose, et l’histoire nous apprend qu’il suffit alors pour la contenter de ramasser dans tout le pays un certain nombre d’hommes obscurs ou dépendants, et de leur faire jouer devant elle le rôle d’une assemblée politique, moyennant salaire. - Alexis Tocqueville
             
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Cercle vicieux
Comment perçoit-on que l’on est dans une nation ?
José Fontaine
Chronique de José Fontaine
samedi 12 avril 2008      272 visites      2 messages


Eugen Weber est un historien américain qui a soutenu l’idée qu’avant 1914 une majorité des Français n’étaient pas encore conscients de l’être, certes dans les régions rurales, mais qui, elles-mêmes, constituaient une grande majorité de la France.

Je rappelle ceci parce que la Wallonie (comme les autres entités fédérées belges) dispose, avec les autres évidemment, de ressources publiques supérieures à l’Etat fédéral belge, a une entière liberté d’action dans ses compétences exclusives, même sur la scène internationale. Comme la fédéralisation de la Belgique n’a commencé qu’en 1980, il y a vraiment eu une accélération de l’histoire. En outre, la dualité Wallons/Flamands en Belgique est une donnée évidente pour toutes et tous. Elle a marqué parfois tragiquement le pays, notamment en 1950 lors des événements les plus graves de notre histoire intérieure, les Wallons s’opposant au retour de Léopold III sur le trône, les Flamands y consentant. Un jour que je devais proposer un article à un journal suisse parce que cette question avait rebondi dans l’actualité suite à une émission télévisée mettant en cause ce roi, j’avais d’abord posé la question au jeune journaliste de garde que j’avais à l’appareil de savoir s’il connaissait l’histoire du pays. Il m’avait répondu que non, mais quand je lui avais parlé de Léopold III, il avait tout de suite dit que oui. C’est dire que ces choses ne sont pas ignorées.

Encore ce 11 avril au JT du soir, la question de bourgmestres francophones de communes de la périphérie bruxelloise à majorités francophones présentés à la nomination du Ministre flamand de l’Intérieur a été évoquée, le ministre flamand refusant de nommer ces bourgmestres. Or cette question est un risque sérieux de chute pour le gouvernement fédéral belge.

Bien plus, dirais-je, pour partir de cette organisation des pouvoirs locaux en Belgique, il y a eu en Wallonie (non en Flandre), une vaste réforme législative des pouvoirs locaux. Le Parlement wallon a voté une loi qui permet à la population d’élire indirectement le bourgmestre de sa localité (c’est nécessairement celui qui obtient le plus de votes de préférences sur la liste la plus importante formant la coalition communale). Avant (la Flandre a gardé ce système), c ’était le Gouvernement fédéral qui nommait les bourgmestres, cette nomination étant théoriquement celle du roi qui, étant chef de l’Etat fédéral, a perdu cette compétence de nommer les bourgmestres.

Tout cela est relativement connu du grand public. On parle tous les jours au JT des initiatives de la Wallonie et de son gouvernement qui agit très manifestement comme un gouvernement souverain. Pourtant le sentiment que je peux avoir, notamment quand je donne cours sur cela à mes étudiants, c’est que toutes ces données juridiques (malgré qu’elles puissent se concrétiser, comme dans l’exemple du pouvoir communal, pouvoir assez bien compris du grand public), ne font pas nécessairement sens.

Au Québec, la nation est visible à travers mille symboles, l’usage du français, la connaissance de l’histoire, le rayonnement de la culture québécoise, le nationalisme bien réel des hommes politiques.

En Wallonie, ce n’est pas aussi évident. Certes, d’une manière générale, l’histoire de Belgique n’est plus si bien connue. Je pourrais dire que les trente dernières années un travail historiographique assez conséquent a été fait côté wallon. Sur la toile, l’Institut Destrée notamment diffuse énormément d’informations sur la Wallonie de même que le site régional wallon officiel. Mais cela ne touche pas nécessairement le grand public parce que les symboles forts (la monarchie et le sport - ce sont deux choses qui sont souvent citées), les identifications/clichés reçus et répandus (nous Belges, nous avons le sens de l’autodérision, par exemple), demeurent belges.

Lorsque la Wallonie est devenue autonome en 1980, les militants wallons furent soulevés par l’espoir que les modifications institutionnelles allaient insuffler les sentiments d’appartenance adéquats.

Il ne s’est rien passé de tel. Il est vrai que le fédéralisme a été exigé par de nombreux, très nombreux militants wallons, influents dans tous les registres - la politique, la culture, la science, tant au niveau national qu’international (on pourrait citer Jean Rey par exemple, militant wallon liégeois qui fut président de la Commission européenne). Il l’a été principalement pour des raisons économiques à une époque où la Wallonie, sans encore trop souffrir du déclin de ses industries, sentait que l’avenir ne serait pas rose. Mais ce fédéralisme, possible remède des maux qui s’annonçaient, n’est devenu effectif qu’à une époque où les maux pressentis étaient devenus bien réels et depuis lors les choses ne se sont pas améliorées de manière frappante. Il est possible et même probable que la majorité flamande en Belgique étant ce qu’elle est, les choses auraient été encore pires sans fédéralisme, mais la population ne le perçoit pas comme cela.

Il y a un déficit symbolique réel. La Wallonie peut bien exercer ses compétences légales. Il me semble qu’elle le fait peut-être sans éclat mais réellement. Cependant, la population sous sa gouverne, qui n’est pas foncièrement hostile à ces évolutions, n’y adhère pas non plus avec la volonté arrêtée et l’enthousiasme correspondant de sauver le pays. Les Wallons ont avec la Wallonie une vieille relation d’amour, mais elle s’est usée avec le temps, et le Pouvoir wallon qui, sans doute, un jour réveillera cette relation, n’y est pas encore parvenu. Le Québec est un Etat fédéré depuis un siècle et demi, il me paraît impossible que les Québécois n’en soient pas fortement conscients. La Wallonie depuis trente ans, à une époque de mondialisation qui, très normalement, pousse ses meilleurs éléments dans la jeunesse vers Bruxelles ou dans des carrières internationales. Il semble que c’est là seulement que les choses en valent la peine, ce qui est oublier le reste de la population wallonne qui continue à vivre, plus ou moins bien, plus ou moins mal et qui est un peu abandonnée, finalement, par ses élites futures, en un temps qui n’est pas propice aux affiliations collectives mais où règne l’illusion des grandes vitrines et des destins individuels dans celles-ci. Si tant de jeunes n’aspirent pas à s’inscrire dans le destin wallon, c’est parce que la Wallonie leur paraît indigne de leurs ambitions. mais, au fur et à mesure qu’ils s’en iront, elle le deviendra plus encore. Cercle vicieux.

José Fontaine

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Vos commentaires:
  • Cercle vicieux
    13 avril 2008, par Alex
    Triste défaitisme et manque de confiance envers les citoyens wallons !
  • Cercle vicieux... en effet !
    13 avril 2008, par Bruno Deshaies

    « Le Québec est un État fédéré depuis un siècle et demi, il me paraît impossible que les Québécois n’en soient pas fortement conscients. » (José Fontaine)

    Le fait d’être conscient que nous soyons fédérés ne change pas grand chose à la réalité. Les Québécois sont entraînés dans un processus d’assimilation depuis 1760, c’est-à-dire depuis leur Défaite nationale et celle de la France par la même occasion. C’est l’histoire qui peut nous l’apprendre et non la philosophie ou la sociologie ou l’anthropologie ou, comme je l’ai vu récemment, le darwinisme. Believe it or not !

    On peut se raconter beaucoup d’histoire(s) sur le passé des sociétés. Il ne suffit que de négliger, un seul moment, de penser en présence des faits, pour que tout devienne possible. Le RÉEL n’est pas ! Il est ce que l’on pense qu’il est ou que nous voudrions qu’il soit, comme en fabrique régulièrement un certain John Ralston Saul du Canada-Anglais ou Jocelyn Létourneau, historien de Québec, et même Gérard Bouchard ou ces chercheurs des Chaires du Canada ou de l’Institut du Nouveau Monde qui nous distraient sur toutes sortes de pistes et que dire aussi du CÉRIUM (Centre d’études des relations internationales de l’Université de Montréal) sous la présidence de Raymond Chrétien, le neveu de Jean Chrétien, qui ne fonctionne que sous l’idéologie fédéraliste comme si c’était la panacée universelle du traitement du virus de l’indépendance des nations subjuguées, subordonnées, annexées, etc. Ne faut-il que l’oppression soit violente pour qu’il y est une oppression véritable ? Or, l’oppression essentielle consiste fondamentalement dans le remplacement de l’agir par soi collectif par un autre. Dans le cas du Québec, c’est exactement cela.

    J’imagine qu’en Belgique, vous ne manquez pas de ces esprits féconds qui ont beaucoup de choses à dire en l’absence des faits et surtout, des événements de longue durée, de ces « forces profondes » dont aimait parler l’historien Pierre Renouvin.

    J’apprécie la psychanalyse, mais pas au point de la confondre avec l’histoire. Freud ne me semble pas avoir commis cette gaffe.




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