Cent discours pour convaincre : les performances lexicales de Jean Charest

Le Devoir
samedi 17 février 2007

On établit habituellement trois cycles dans l’action d’un gouvernement. Le début du mandat d’un nouveau gouvernement se caractérise par l’état de grâce. Les citoyens et les médias donnent une chance aux nouveaux élus de se faire valoir et de réaliser leurs engagements. Habituellement, les nouveaux dirigeants jouissent d’un haut niveau de popularité.

Viennent ensuite les mesures impopulaires par lesquelles le parti gouvernemental impose ses orientations ou fait des économies pour se construire une marge de manoeuvre financière afin de préparer les conditions de sa réélection. C’est la descente aux enfers de l’impopularité.

Enfin, pendant la dernière année, le gouvernement tente de convaincre les électeurs de lui renouveler leur confiance en adoptant des législations populaires ou en multipliant les annonces de subventions pour satisfaire les intérêts d’une multitude de groupes. C’est la phase de la rédemption.

Ce scénario colle d’assez près à la trajectoire du gouvernement Charest. Même si ce gouvernement n’a pour ainsi dire pas profité de l’état de grâce en adoptant dès le début des mesures qui ont suscité la controverse et la contestation et qui l’ont conduit dans les abysses de l’impopularité, il s’est conformé au modèle et a réussi en fin de course à remonter dans les intentions de vote. Les électeurs ont oublié les erreurs passées et semblent prêts à lui faire confiance pour un deuxième mandat.

Cette remontée s’explique moins par l’approbation des politiques gouvernementales que par l’absence d’une solution de rechange crédible. Elle correspond aussi à une offensive de communication qui semble avoir réussi à changer les critères de jugement des électeurs.

Afin d’évaluer les quatre années de pouvoir du gouvernement libéral, nous avons procédé à l’analyse de 100 discours du premier ministre [...], prononcés entre la date d’assermentation du nouveau gouvernement et le 1er février 2007, ce corpus totalisant 175 477 mots.

Jean Charest a varié en cours de mandat le rythme de ses interventions publiques, se montrant plutôt discret d’avril 2003 à septembre 2005, n’ayant prononcé que 1,4 discours par mois au cours de cette période, comparativement à quatre discours par mois pendant le reste de son mandat. Il s’est montré beaucoup plus actif en 2006 en prononçant pour cette seule année 43 % de ses interventions publiques.

Cette intensification de la communication publique du gouvernement concorde avec la logique de la rédemption où, en fin de mandat, le gouvernement cherche à faire oublier ses bévues et à convaincre l’électorat de lui faire de nouveau confiance. Comme nous le verrons, la nature électoraliste des discours de 2006 confirme ce raisonnement.

Nous évaluerons également le style de Jean Charest. Le concept de style appliqué aux discours désigne l’ensemble des choix de vocabulaire et d’expression qui caractérisent un auteur et le distinguent des autres. Pour déterminer le style d’un orateur, nous employons des indicateurs objectifs comme les choix grammaticaux, la longueur des phrases et l’organisation interne de celles-ci, révélatrices du style et de la manière dont le locuteur conçoit la communication avec ses concitoyens.

La longueur des phrases

Selon Marcel Cressot (Le Style et ses techniques, Paris, Le Seuil, 1963), « la phrase longue répond à une vision totale et complexe et à une volonté de rendu synthétique ». Elle est l’outil de la démonstration. À l’inverse, la phrase courte présente une vision fragmentaire et nette, « une conclusion péremptoire, un trait ». Elle est plus incisive et mieux appropriée à la polémique.

Dans le discours politique contemporain, il semble qu’une phrase longue et complexe manifeste aussi une certaine hésitation de la pensée ou un message difficile à assumer, alors qu’une phrase courte indique que le locuteur est plus sûr de lui, plus affirmatif.

Parmi les politiciens québécois que nous avons étudiés, la palme de la longueur et de la complexité de la phrase revient à René Lévesque, avec en moyenne 33,4 mots par phrase, dépassant même le président français François Mitterrand qui, durant son premier septennat (1981-88), a prononcé en moyenne 33,2 mots par phrase. Autrement dit, René Lévesque avait un style beaucoup plus emphatique que ses homologues.

Jean Charest tranche avec ses prédécesseurs, employant en moyenne 20,5 mots par phrase, cette moyenne étant de 25,6 mots chez Bernard Landry et de 23,7 mots chez Lucien Bouchard.

La structure des phrases

La manière dont un orateur construit ses phrases est une des dimensions les plus révélatrices de sa personnalité et de sa manière de penser. Nous utilisons la ponctuation faible (virgule, point virgule, deux points, tirets, etc.) pour évaluer la complexité des phrases. Moins il y a de ponctuation, plus la phrase est simple et moins la pensée est complexe.

Encore une fois, Jean Charest se différencie nettement des autres premiers ministres québécois en n’utilisant que 1,18 signe de ponctuation par phrase, comparativement à une moyenne de 1,74 pour ses homologues.

Cette sobriété peut être attribuée, du moins en partie, aux habitudes créées par la communication télévisuelle, qui réduit la durée des interventions des politiciens et les oblige à faire court et à employer des phrases-chocs ou « capsulées » qui pourront être reprises intégralement dans le reportage journalistique sans subir de coupe qui pourrait amoindrir le sens du message. En privilégiant la simplicité, Jean Charest cherche ainsi à maximiser l’efficacité de son message.

Diverses caractéristiques grammaticales

Le choix des pronoms « autoréférentiels » peut avoir une signification politique et révéler la perception que le locuteur a de lui-même ou encore la façon dont il se situe dans le rapport politique : « Lorsqu’il renonce au "je" pour s’associer à d’autres dans le recours au "nous", le locuteur marque implicitement quels traits de sa personnalité sociale ou du procès d’interaction sont mis en oeuvre. » (Louis Guespin, « Nous, la langue et l’interaction », Mots, no 10, 1983.)

L’usage de la référence personnelle ou de la référence collective est révélatrice de la conception de la gouverne qu’adopte un chef de gouvernement, le sur-emploi des pronoms de la première personne du singulier signifiant une personnalisation du pouvoir. Le locuteur se situe au centre de son discours comme acteur principal.

En revanche, le choix du « nous » suggère une conception plus collégiale des prises de décisions. En choisissant le « nous », le locuteur parle au nom d’un tout qui l’englobe, ce qui serait tout à fait approprié dans le cas d’un premier ministre impopulaire.

Nous avons en effet constaté que Jean Charest personnalise peu ses discours. Parmi les pronoms autoréférentiels, il préfère employer la première personne du pluriel deux fois plus souvent que la première personne du singulier (« nous » : 2853 ; « je » : 1154).

Il a aussi donné une forte tonalité nationaliste à ses discours en utilisant à profusion la référence identitaire québécoise. Il emploie dix fois plus souvent le substantif « Québécois » (345) que le substantif « Canadien » (33). Il place nettement le Québec au centre de ses discours avec 1928 références, comparativement à seulement 312 références pour le Canada. Jean Charest a aussi tendance à chiffrer ses discours. Il se distingue à cet égard des autres premiers ministres (à l’exception de Lucien Bouchard) par une surabondance de chiffres. Il utilise 30 % de plus de chiffres que ses prédécesseurs. Chaque discours est émaillé en moyenne par au moins 3,23 références à un montant d’argent et 1,75 référence à un pourcentage.

Toutefois, fait intéressant et révélateur de sa stratégie de communication, la distribution de ces chiffres n’est pas égale dans le temps. Alors qu’il n’utilise presque pas de références de nature financière dans les deux premières années de son mandat, il concentre 71 % de celles-ci durant l’année 2006, où foisonnent les discours annonçant des réalisations gouvernementales. Il en emploie alors au moins cinq par discours.

Les principaux axes de communication

Quelles ont été les thématiques les plus valorisées durant le mandat du gouvernement Charest ? Le développement (455), durable (98), économique (91) et énergétique (13), a été le thème central des discours de Jean Charest. Arrivent ensuite, en tête de liste des préoccupations gouvernementales, la réforme de l’État (293), la gestion des services de santé (274), les régions (244), le soutien aux entreprises (210), l’économie (162), l’éducation (134), la culture (124) et les universités (116).

Le thème du développement dans ses différentes formes a pris son envol à la fin du mandat, entre 2005 et 2006, alors que la « réingénierie » de l’État a surtout caractérisé la première année et s’est estompée par la suite. Par ailleurs, les problèmes liés au système de santé, à la question des régions et à l’économie ont été évoqués avec une relative constance tout au long du mandat. Les finances publiques, l’environnement et le fédéralisme complètent la liste des enjeux privilégiés dans les discours de Jean Charest.

La valse des milliards

S’il faut en juger par l’embellie que connaît le Parti libéral à la fin de son mandat, on doit conclure à l’efficacité de la stratégie de la rédemption. Le matraquage de l’opinion publique par la succession de discours électoralistes dispensant la manne gouvernementale aux quatre coins de la province semble avoir impressionné favorablement l’électorat.

Le jeu consiste à convertir des fonds publics en capital électoral. Le parti au pouvoir tente alors de racheter ses péchés et de se refaire une image positive en misant sur les retombées de la gestion de l’État. Au lieu de laisser miroiter une myriade de promesses durant la campagne électorale, le parti gouvernemental distribue des milliards avant le déclenchement des élections. Cette générosité devrait inciter les électeurs à apprécier le bilan de l’action gouvernementale. Ces annonces débutent par les formules suivantes : « Nous avons investi... », « Nous avons injecté... », « Nous avons consacré... », « Nous avons alloué... ».

Pour évaluer ce phénomène de persuasion, nous avons recensé toutes les sommes que le premier ministre a évoquées dans ses discours de 2006. Si un électeur avait assisté à tous ces discours, il aurait entendu le premier ministre faire pour plus de 330 milliards de dollars d’annonces de projets ou de réalisations de son gouvernement. L’offensive de promotion de l’action gouvernementale s’est déployée de mars à août, ce dernier mois totalisant presque 100 milliards de dollars d’investissements.

On peut établir les secteurs privilégiés par le gouvernement libéral en ventilant ces sommes en fonction des grandes missions de l’État : le développement énergétique accapare à lui seul 238 milliards ; la construction de routes et d’infrastructures, 21,5 milliards ; l’éducation, 18,3 milliards ; la santé, 16,8 milliards ; l’aide à la famille, 16 milliards ; le développement économique et la création d’emplois, sept milliards ; l’aide aux régions, 5,7 milliards ; l’aide aux municipalités, cinq milliards ; les universités, 1,7 milliard ; autres éléments : 1,2 milliard.

Le premier ministre Charest a suivi à la lettre la recette de la persuasion en répétant souvent les mêmes chiffres. Ainsi, pour frapper l’imagination lorsqu’il parlait de la performance de son gouvernement en matière énergétique, il a cité à neuf reprises la somme de 25 milliards pour montrer l’ampleur de ses projets. Lorsqu’il prenait la parole dans une région, il détaillait usine par usine ou projet par projet les investissements gouvernementaux pour montrer ce que son gouvernement avait apporté concrètement aux gens de cette région, prenant bien soin à chaque fois de faire valoir le nombre d’emplois créés.

Cette stratégie de persuasion mettant en valeur les actions gouvernementales et faisant valser les milliards de dollars semble avoir porté fruit puisque les sondages indiquent une nette remontée du Parti libéral. En 18 mois, de mai 2005 à décembre 2006, le PLQ a gagné 11 points dans les intentions de vote, passant de 25 % à 36 % (Léger Marketing).

Il faut donc en conclure qu’encore de nos jours, l’opinion publique semble réagir positivement aux effets d’annonces préélectorales. Un segment considérable de l’électorat apprécie les avantages que lui procure l’action gouvernementale. Les partis d’opposition sont démunis devant une telle stratégie de persuasion car ils ne peuvent offrir que des critiques.

Mais cette stratégie n’est pas sans risque : en effet, ayant annoncé beaucoup de dépenses publiques avant la campagne, que lui restera-t-il à dire pendant la campagne ? En 2005, les libéraux fédéraux se sont laissé prendre à ce piège et se sont trouvés bien dépourvus lorsque le scrutin fut venu.

Denis Monière, Professeur au département de science politique de l’Université de Montréal

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