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Céline et Ginette
Jean-François Lisée
L’actualité
lundi 15 septembre 2008


L’actualité le 1er octobre 2008 - L’histoire est connue. Le jeune et ambitieux René Angélil rêvait de construire une grande carrière internationale pour une chanteuse québécoise : Ginette Reno. Elle a refusé. Il s’est replié sur Céline Dion. La suite est fulgurante. Puis, les deux voix se sont unies sur les plaines d’Abraham à la fin de l’été 2008, pour une émouvante jonction.

Cette histoire a une morale, validée par les deux protagonistes, mais que je récuse. C’est qu’il n’y avait qu’un seul choix valable : celui de Céline. Ginette Reno a indiqué avoir eu « peur du succès ». « Ma mère me disait : “T’es née pour un petit pain.” Je la croyais ! » La veille du spectacle sur les plaines, Céline a abondé en ce sens : « Je repense souvent à elle partout où je vais. Elle aurait dû être là et avoir une carrière internationale. »

Et c’est bien le signal que nous renvoie la société moderne : nous devons être des battants, viser l’excellence absolue, être hyperactifs, battre les records, gravir les échelons, briller, briller, briller.

Le Québec n’a fait que depuis peu l’apprentissage du succès : la construction de Manic-5, il y a 40 ans, étant peut-être le point de départ. Je me souviens d’une publicité de Desjardins datant du début des années 1980 et dont le slogan était : « Réussir, c’est permis. » Ses concepteurs avaient bien perçu qu’un vieux fond catholique du renoncement agissait encore dans les consciences. Maintenant que les Québécois excellent dans tous les champs de compétence, que nous avons nos propres multinationales, nos médaillés d’or, nos astronautes, nos multimillionnaires (que l’ex-cracheur de feu Guy Laliberté touche 400 millions de dollars pour 20 % des actions du Cirque du Soleil, c’est quelque chose !), toute une génération montante baigne dans une culture du succès et une quête de réussite individuelle impensable du temps de maman Reno.

C’est tant mieux. Rien ne fut plus délétère pour le parcours québécois que le sentiment d’infériorité qui nous a longtemps plombés. Comme ailleurs en Occident, l’accélération et l’intensification du travail ainsi que la hausse des attentes quant à nos performances tant professionnelles que personnelles provoquent cependant leur lot de rejets : décrochage, dépression, épuisement professionnel. C’est qu’il y a un cap à ne pas franchir entre notre sain désir de dépassement et le sentiment insidieux que nous ne serons jamais à la hauteur d’attentes démesurées. Nous ne sommes pas tous des Céline et on peut connaître le bien-être sans devenir une étoile internationale.

C’est donc le moment de dire à Ginette, et à toutes les Ginette du Québec, que son choix était parfaitement légitime. Elle n’a pas chômé. Huit CD peinent à résumer sa carrière de chanteuse. Elle est la comédienne attachante de séries et de films — dont un des plus grands de notre cinéma, Léolo. Elle est une des figures les plus attachantes de notre univers. Et elle semble s’être bien amusée chemin faisant. Par rapport à Céline, prisonnière du contrat qui l’a fait chanter chaque soir à Las Vegas pendant quatre ans alors qu’elle aurait préféré s’occuper de son nouveau-né à temps plein, Ginette a choisi son rythme et son temps de travail.

Qu’en conclure pour le Québécois qui ne fait pas dans la chanson ? Que le temps choisi est toujours le meilleur. Qu’il faut faire en sorte que toutes les Céline du Québec puissent décoller et repousser les limites du succès. Et que toutes les Ginette puissent vivre sans inhibition et sans culpabilité leur vie à intensité professionnelle moins forte — ou variable —, mais non moins réussie.

Le Rapport du groupe de travail sur l’investissement des entreprises, de mars 2008, piloté par notre collègue Pierre Fortin, livre la clé de l’énigme. L’enrichissement futur des Québécois ne viendra pas d’une augmentation du nombre d’heures de travail, mais de la productivité de chaque heure travaillée — là où les Français battent les Américains. Cela dépend de la formation de chacun, de la qualité des outils mis à sa disposition, de la capacité de l’entreprise de mieux s’organiser et d’être à l’écoute des salariés, d’où proviennent la majorité des innovations. Fortin et son équipe nous invitent à doubler la vitesse avec laquelle nous augmentons notre productivité — ce qui n’a rien à voir avec la cadence ou la lourdeur de la tâche —, mais ils admettent que nous allons travailler chaque année au moins trois heures de moins que l’année précédente.

Bref, faisons en sorte que chaque heure travaillée compte, pour Céline et pour Ginette. Et que chaque heure non travaillée soit savourée à sa pleine valeur.

Et encore...

Le point de vue de notre chroniqueur vous étonne ? Il récidivera en publiant cet automne Pour une gauche efficace (Éditions du Boréal).



Source
http://www.lactualite.com/societe/article.jsp?content=20080909_145116_14812

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L’Institut de recherche sur le français en Amérique tiendra son premier colloque le 28 novembre prochain


No 274 - 2008

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